Accueil » Culture » Jérôme Pietri : du rififi chez les snobs
Jerôme Pietri.
Culture Rencontre

Jérôme Pietri : du rififi chez les snobs

S’il est une vraie légende du rock à Clermont, c’est bien Jérôme Pietri, qui, depuis le milieu des années 60, ne cesse de faire chanter les guitares. Retour sur son épopée.

Attention, pipelette à faire passer un congrès d’avocats pour une retraite de moines capucins. « Au début des années 60, j’étais à Blaise Pascal. Mes parents m’avaient inscrit à l’éducation religieuse. Je suis parti en colo à dix ans, en 59. Les moniteurs avaient des guitares. Ils jouaient tous “What’d I Say” de Ray Charles. Je les ai tannés pour qu’ils me l’apprennent. En rentrant, ce sont mes parents que j’ai tannés pour m’acheter une guitare. » Voilà comment en ce temps-là, une éducation religieuse incite insidieusement à s’écarter du droit chemin pour mener à la pratique de la musique du Diable. De quoi avaler l’hostie de travers ! « Tout est parti en 63, à quatorze ans. J’ai entendu une reprise de “Cruel Sea” par les Champions à la radio, un truc style Shadows. Ça m’a mis dans un état terrible. » Le processus est enclenché. Très vite, Jérôme en arrive aux Beatles et aux Stones. Ça le captive. Puis vient le tour des Kinks, des Easybeats et des Who. Il le dit lui même avec une pointe d’humour : « tous ces groupes m’ont rendu franc fou ! »

Les snobs contre les voyous

« On était une bande de copains à Blaise Pascal, tous fous de cette musique. C’était une obsession pour moi au grand désespoir de mes parents. Un événement s’est déroulé en 64. Jean-Denis Laporte et les copains m’ont trainé dans une boum à La Glacière où jouaient les Fraises des Bois. Là, j’ai entendu les chansons des Stones. La salle était bondée avec les filles hystériques. » Jérôme n’y tient plus, il doit jouer dans un groupe. Il en monte un avec Jean-Denis et d’autres gars de Champradet, Jacques et Gérard, batteur et bassiste, plus un chanteur. « J’ai bossé un mois à La Poste pour m’acheter une guitare d’occasion chez le père Rey qui m’a vendu une copie de Telecaster. »

Première répète des Geminis, les deux guitaristes et le bassiste jouent tous les trois sur le même ampli. Après la défection du chanteur, le groupe recrute Jean-Marc Millanvoye pour le remplacer. Puis Daniel Cucuat rejoint les Geminis avec son clavier. « Il y avait beaucoup de groupes mine de rien. Il y avait tout le temps des boums. Chaque groupe avait ses fans et des bandes qui les suivaient. En plus des boums, on pouvait jouer en attraction dans les bals puisque la pop était très en vogue. » Vers 65 / 66, on assiste à la transposition du phénomène mod’s / rockers en snobs et voyous. Les Geminis sont snobs puisqu’ils s’habillent élégamment. « On avait les boots avec les lanières, les chemises, les vestes, les coupes de cheveux. Les Dalbys de Montluçon, ville ouvrière, étaient très rock’n’roll. Ils avaient tous des sales gueules, les cheveux longs, l’air méchant comme les Stones. Le chanteur avait une frange qui lui couvrait le visage. Sur scène, il ne bougeait pas, il avait les mains dans le jean. Dans la vie, les snobs étaient un peu bourges, fans de rock’n’roll et de pop, on s’habillait bien et les voyous étaient les successeurs des blousons noirs. La distraction des voyous était de chercher les snobs dans les fêtes foraines pour leur couper les cravates à fleurs avec des ciseaux et leur casser la gueule évidemment. » Les Geminis sont coquets, ils soignent leur tenue vestimentaire, leur manière de se tenir sur scène et leur attitude. « Si le public voit des mecs sur scène qui ont des têtes d’expert-comptable et le charisme d’un parpaing, il va vite se lasser. Grâce à l’Ecole de Commerce, on a eu la chance de jouer avec les Moody Blues au Casino de Royat en 67. L’année précédente, il y avait eu les Kinks. J’étais fan au dernier degré. On ne les voyait jamais à la télé. On était sevrés de tout. Quelque part, on avait un peu l’impression de faire partie d’une “secte”. » Les Geminis se séparent en 68 à la fin du lycée.

Après Blaise, pour faire plaisir à ses parents, Jérôme s’inscrit en fac de Droit puis en fac de Lettres. Pour gagner un peu d’argent, il fait un essai avec un orchestre de bal. « Ça m’a fait peur en voyant le répertoire variétoche immonde. Mais le public aimait ça et pour couronner le tout, j’ai failli me faire casser la gueule dix fois dans la soirée parce que j’avais les cheveux qui dépassaient d’un centimètre sur les oreilles, donc, nécessairement, j’étais pédé (rires). »

Avec SOS.

La genèse de SOS

Jérôme embauche Patrick Vacheron qui joue du clavier dans The Pop Los Angeles qui a la particularité d’avoir Boudu comme chanteur. Ils fondent Contact ensemble. Ils se rendent à Londres, à Piccadilly, pour se saper, en pleine période glitter, en 71. Ils s’achètent des vestes en satin et des plateform-boots comme Marc Bolan et T-Rex. Jérôme se dote d’un Marshall trois corps 100 W et une Gibson SG. « C’était du balluche, mais on était les premiers à ne pas faire de musette, à ne pas avoir de “klaxons” comme disaient les gens du sud pour désigner les cuivres, et des danseuses en mini-jupes. Les trois-quarts du répertoire, c’était de la pop et du rock. On devait faire quinze titres de Ten Years After, autant de Hendrix, Led Zep et compagnie. Boudu faisait toute la variété. » Contact ne donne pas entière satisfaction à Jérôme et Patrick. Ils ont envie de faire du rock et surtout, de composer. Ils retrouvent Christian Arfeuil « qui était mon idole » admet Jérôme. C’est le début de SOS.

Salade Ou Symphonie

SOS à Orange en 74.

Durant un an, SOS compose en français. Pas question de faire de bal. Le groupe répète dans le garage de la grand-mère de Patrick Vacheron à Aigueperse. « Patrick et moi, on s’est faits virer de Contact pour cause de rock’n’roll. Pour mauvaise réputation. » Les compos ne sont pas terribles selon l’aveu même de Jérôme, mais ce sont tous d’excellents instrumentistes. « Il vaut mieux être bon auteur-compositeur que bon musicien pour faire carrière. » Un producteur de Vallauris contacte le groupe pour passer une audition sur les hauteurs de Cannes. Finalement, les garçons y restent un an pour travailler. Le producteur leur dégotte le nom de SOS pour Salade Ou Symphonie. « C’était un Américain complètement déjanté qui était mégalomane et caractériel mais ça, on s’en est aperçus plus tard, hélas. » Là, SOS rencontre Mick Ronson, le guitariste de David Bowie, qui loue le studio pour enregistrer son second album solo. C’est une rencontre importante pour Jérôme, autant humainement que musicalement. « Il nous a hébergés avec le bassiste durant un mois dans sa villa louée par MainMan, le label de Bowie. Il était avec Suzy Fussey, sa copine, la coiffeuse qui avait fait la coupe de Bowie pour Ziggy Stardust. Un mec en or. »

A la flûte avec SOS en 75.

SOS joue au théâtre antique d’Orange en 74. Au bout d’un an, le groupe s’engueule avec le producteur qui est infoutu de leur décrocher un contrat. « Il adorait frimer. Le groupe, c’était comme la moto, juste pour faire vroom-vroom dans les rues de Cannes. On s’est barrés à Paris. Ça s’est mal passé. Il nous a prêté un camion et un orgue Hammond pour, finalement, porter plainte contre nous pour détournement de matériel. On est rentrés dans le sud en catastrophe. » SOS se retrouve à Clermont en 74 sans rien. Le groupe loue ses services à un chef d’orchestre et fait du bal durant un an pour se refaire la cerise. Puis arrive Boudu qui leur propose de s’associer avec lui. « Ça a cartonné d’entrée. Le pognon a coulé à flots. On s’est acheté une sono. On avait un répertoire différent de ce qui se faisait dans les bals traditionnellement. C’étaient des reprises, mais jouées sérieusement. Boudu assurait comme un fou le côté variétés et amuseur et nous, on jouait de la pop. » Le succès et l’argent facile gangrènent le groupe qui se disloque doucement. « On a fait un 45, deux compos sur mesure pour Boudu en jouant sur le côté androgyne. Il porte un futal en dentelles sur la pochette. Finalement, SOS n’a duré que deux ans en tant que groupe, en 73 et 74, avant de devenir un orchestre. » Au début des années 80, SOS déniche un super chanteur en Lozère, Luigi.

Un producteur écossais cherche un artiste pour Warner. Il est intéressé par un titre écrit par Luigi pour SOS. Il assiste à un concert du groupe au Golf Drouot. Il est convaincu. Mais ça ne fonctionne pas. Ça plus un manque d’implication et d’autres projets parallèles sonnent la fin de SOS. « Cette ambiance de bal ne me convenait pas. Je ne crache pas dans la soupe, ça permettait de manger, mais ça tuait l’esprit créatif. »

Avec El Diablo en 83.

« Si c’était à refaire, je recommencerais »

Après SOS, vient le tour de El Diablo dans un style blues rock façon ZZ Top. Le groupe joue tous les lundis au Clown. On est en 1983 / 84. « On gagnait moins de thunes qu’en faisant des bals, mais on s’éclatait. On a fait la première partie de Blue Öyster Cult et de Robert Plant. À la même époque, j’ai bossé avec Jean-Louis Murat. Il m’a fait voir les choses dans leur globalité. Avant, je focalisais sur la guitare au détriment de l’ensemble. » El Diablo se sépare fin 86 après une énième tentative par un producteur parisien d’extraire le chanteur Luigi du groupe pour le lancer en solo. Jérôme est fatigué des groupes et du show-biz parisien. Il veut se reconvertir luthier en s’associant avec Dominique David de Melody Maker. Jean-Louis Murat le remotive. Jérôme relance Jeudi Noir avec Stéphane Calipel : « orienté krach boursier de 1929, Bob Morane, etc. Ça m’éclatait de faire un truc différent avec des machines. Je me suis coupé les cheveux. Costume, petite cravate. On a gagné un concours de l’Officiel du Rock en 1989. J’ai fait appel à des musiciens. C’était rigolo, on avait des morceaux à la machine et des morceaux à la main, avec des instruments. » Là non plus, Jeudi Noir ne va pas très loin.

Too Bad en 91.

Deux ans après El Diablo et après avoir fait un peu de bal pour subvenir à ses besoins, Jérôme lance Too Bad avec John Brassett et Christophe Pie. « On allait cachetonner dans des bouclards dans les Alpes qui ne payaient pas les charges. Les mêmes que sur la Côte. Des négriers. » Too Bad tient jusqu’en 95. Ensuite, Jérôme fait un break musical pendant quelques années. De 2003 à 2011, il rejoint Denis Clavaizolle pour l’hommage à Pink Floyd. Et depuis 2007, il joue solo. « Je présente l’histoire du blues en tant que fondement d’une musique populaire. Le fait de transmettre cette musique, ça m’éclate. Je sais qu’avec SOS, on a donné envie à plein de gens de jouer du rock’n’roll. On aura au moins servi à donner le virus. Si je ne suis pas devenu une rock star, je m’en fous même si des fois ça m’arrangerait d’un point de vue financier, j’ai l’enthousiasme intact. J’ai toujours quinze ans dans la tête. J’arrive à vivre d’une passion et je m’éclate toujours. Je suis donc privilégié par rapport au commun des mortels. Si c’était à refaire, je recommencerais. »

© Francois Pfeiffer.

 

À propos de l'auteur

Patrick Foulhoux

Journaliste et grand amateur de musique rock, Patrick Foulhoux a collaboré pendant de nombreuses années avec des magazines consacrés à la musique (Rollling Stone, Rock Sound, X-Rock...) et des titres de la presse de territoire. Sa passion pour le Rock l'a conduit à devenir directeur artistique de labels, tourneur, manager, organisateur de festival et écrivain.

1 Commentaire

Cliquez ici pour commenter

Sponsorisé

Les infos dans votre boite