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De Dallet à l’usine de Pont-du-Château. © C.R.D.P. Clermont
De Dallet à l’usine de Pont-du-Château. Photo © C.R.D.P. Clermont
Chroniques Histoire

Vrai asphalte et pétrole rêvé de Limagne

Qu’on se le dise ! Le goudron, issu de la houille, n’est pas du bitume, d’origine pétrolifère. Lui-même n’est pas ce mastic obtenu par broyage de roche imprégnée de bitume, l’asphalte. Son exploitation a « miné » la Limagne, aux XIX e et XX e siècles…

À l’ère tertiaire, plus précisément à l’oligocène (- 34 millions à – 23 millions d’années), un bassin sédimentaire d’effondrement d’environ cent kilomètres de long sur trente de large la recouvre. Dit « en touches de piano » 1 , il plonge, sous Riom, jusqu’à trois mille mètres d’épaisseur accumulée pendant dix à quinze millions d’années.
Son paysage ressemble à un marécage peuplé d’échassiers et parsemé de récifs calcaires en choux-fleurs, les stromatolithes. Issus de la première manifestation de vie générée par des algues microscopiques, ils remontent à quelque trois milliards d’années et subsistent, parfois avec leurs porosités piégeuses de bitume, notamment sur l’exceptionnel site de la carrière de Gandaillat.
Mélange noir d’hydrocarbures lourds, le bitume ‒ à l’origine du mot béton ‒ existe aussi à l’état naturel. Liquéfiable à chaud, il offre une remarquable étanchéité connue depuis le plan de sauvetage de l’Arche de Noé et la première photographie du monde, une héliographie au bitume de Judée 2 sur plaque d’étain polie obtenue par Nicéphore Niépce, en 1827, avec une chambre noire et
plusieurs jours de pose.

Le sanctuaire bitumineux du puy de la Poix

De ce mamelon volcanique de la commune de Clermont-Ferrand, mentionné par Gabriel Siméoni en 1560-1561 sur sa Carte de la Limagne d’Auvergne,
s’échappe un ru d’eau très salée qui suinte du bitume inlassablement dégradé par des cohortes de bactéries, d’où une pestilentielle odeur d’hydrogène sulfuré, alias œuf pourri.
Déjà, en 1605, le médecin de Moulins Jean Banc décrivait « une si horrible puanteur [et] les oiseaux en hyver le plus glacé qui, [venant] boire en ce lieu incapable de gelée, s’y prennent comme à des gluaux 3  ». En 1867, Henri Lecoq prend soin des visiteurs : « Qu’ils ne commettent pas l’imprudence […] de s’asseoir sur le monticule, leurs vêtements n’y résisteraient pas. Attention aux chaussures, la poix colle si fortement qu’on risque de s’y engluer. »

L’asphalte fait bonnes mines

Quand surgit la Révolution française, les Auvergnats sont tiraillés entre leur légendaire atavisme, qui leur susurre de ne rien laisser perdre, et leurs incertitudes sur ce qu’il conviendrait de faire de la richesse de leur sous-sol ! Les années passant et les besoins en rues et trottoirs augmentant, le bitume passe du stade d’encombrant à celui d’investissement juteux. Le comte de Laizier, l’influent baron de Barante, les frères Michel et François Bresson se bousculent pour obtenir des concessions d’exploitation, dites mines. Ils ne sont pas lesseuls…
De 1840 à 1944, la famille Ledru – directeur des exploitations d’asphalte du Puy-de-Dôme depuis 1831 – extrait le grès imprégné de bitume de la mine chamaliéroise du lieu-dit Roche-Coudert, non loin de l’avenue Thermale. Entre 1887 et 1932, la Société des Mines d’Asphalte du Centre (S.M.A.C.) sort quelque 200 000 tonnes de roche à 15 % de bitume (500 tonnes de bitume pur) sous Pont-du-Château, où des galeries abandonnées se sont effondrées, en 1983.

Le « gigot-bitume » de la S.M.A.C.

De l’aube du XX e siècle à 1984, à Dallet, jusqu’à cinquante-cinq mineurs extraient du calcaire 830 000 tonnes de bitume à 7 % ‒ soit 58 000 tonnes de bitume pur ‒ dans les cinq kilomètres de galeries « à piliers tournés » de la mine du Colombier-des-Roys, reliée à Pont-du-Château par une voie ferrée, sur la rive gauche de l’Allier.
Le travail pénible générant solidarité et convivialité, pour la Sainte-Barbe le personnel de la S.M.A.C. déguste un « gigot bitume », soigneusement calfeutré dans du papier sulfurisé et plongé dans les fours de l’usine à 300° C. ; un vrai délice !
En 1842, les asphaltes de Limagne, qui font le trottoir dans la capitale, sont inscrits dans le cahier des charges de la Ville de Paris ; un vrai succès…

Et pourquoi pas du pétrole ?

Une telle réussite ne peut qu’aiguiser des appétits pétrolifères. Entre 1883 et 1981, plusieurs campagnes de forages sondent le sous-sol de la Limagne à la recherche de la manne.
De 1919 à 1929, le célèbre professeur de géologie clermontois d’origine creusoise, Philippe Glangeaud (1866-1930) 4 , supervise les prospections avec son confrère Louis de Launay. En 1919, ils lancent aux Martres-d’Artière un premier forage en profondeur, à 400 mètres, qui propulse de mémorables geysers d’eau à plus de quarante mètres. Qu’à cela ne tienne, le duo persévère à Pont-Charraux, près du puy de Crouël. Les travaux, qui débutent le 29 mars 1920, laissent apparaître à trois reprises des remontées de gaz combustible et de pétrole, dont 3 500 litres sont extraits. Mais, le 22 octobre 1922, une poussée de
gaz écrase le tubage du forage, abandonné. De Launay aussi lâche l’affaire.

Rendez-vous manqués avec l’or noir

Désormais seul à vouloir croire que la Limagne a du pétrole, Glangeaud a des idées… En 1923, les 1 000 mètres sont atteints à Mirabel avant un nouveau sondage au Menhir de Beaulieu, à Clermont-Ferrand, le 3 novembre de la même année. Après deux années, le trépan atteint 1 147 mètres ; pas de pétrole.
Nullement découragé, Glangeaud commande du matériel dernier cri en Pennsylvanie et, le 23 février 1925, un forage débute à Mirabel, près de Riom.
Au bout de trois ans d’efforts jusqu’à 1 322 mètres, le « butin » se résume à quelques centaines de litres de pétrole. Cette fois, l’État supprime son soutien financier aux prospecteurs. Au tour des radiesthésistes de prendre le relais !
C’est sans le chercher que le pétrole se rappelle – une dernière fois ? – au bon souvenir auvergnat des Cébazaires. Le 29 octobre 2012, les travaux de la ZAC des Trois Fées étêtent accidentellement un forage géothermique et pétrolifère de 1981. Il s’en échappe un pétrole visqueux qui nécessite le creusement d’un bassin et surtout, fin janvier 2013, la pose de deux vannes sur le tubage de l’ancien puits pour stopper cette hémorragie de pétrole non désiré !


Merci à Jean-Pierre Couturié qui sait faire rimer géologue avec pédagogue.

1 La plus profonde se situant sous Clermont-Ferrand.
2 Car, dans l’Antiquité, on le récupérait à la surface de la Mer morte.
3 Branches ou planchettes enduites de glu par les braconniers de petits oiseaux.

4 Considéré comme le père de la grande faille de Limagne, il en a montré le rôle essentiel dans la
structure volcanique de la région.

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

2 Commentaires

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    • Merci de vos compliments, Monsieur. En toute simplicité, le but de mes chroniques pour 7 Jours à Clermont est de présenter, si possible agréablement mais non sans rigueur, quelques pans de la riche histoire clermontoise et puydômoise.

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