« Nul n’est prophète en son pays ». Cette expression biblique aurait pu être la devise de Georges-Henri Pingusson, né en 1894 à Clermont, méconnu de la majorité des Auvergnats, et pourtant figure majeure de l’architecture moderne française.
Au XIXe siècle, la famille Pingusson est (re)connue pour son important commerce de quincaillerie et de produits de la métallurgie dont les entrepôts sont situés entre la rue Blatin et la rue Rameau. Créé par Léon, l’établissement fut développé par Eugène, son fils, puis par Jean, son petit-fils, jusque dans les années 60. Le frère de Jean, Georges-Henri, préfère suivre une autre voie, celle de l’architecture, un domaine d’activité dont son père est assez proche.
Deux chefs-d’œuvre pour un seul homme
Diplômé de l’École supérieure de mécanique et d’électricité en 1913, Georges-Henri Pingusson part combattre dans les Dardanelles lors de la Grande Guerre, revient avec les honneurs militaires, puis décide de faire un voyage initiatique à la recherche des bases de la civilisation en Italie.
Il entre ensuite à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris (premier du concours d’entrée) et étudie l’architecture de 1919 à 1925 dans les ateliers de Gustave Umbdenstock et de Paul Tournon.
Il entame sa carrière aux côtés de Paul Furiet, dont certains bâtiments contiennent les prémices de la modernité. Au décès de ce dernier, Pingusson se tourne vers le mouvement moderne.
Après avoir dessiné une voiture, l’Unibloc, il travaille sur le design du mobilier qui équipera son futur chef-d’œuvre, le palace Latitude 43, construit en 1932 à Saint-Tropez.
Dans les années qui suivent, il collabore avec Robert Mallet-Stevens avec qui il crée l’Union des Artistes Modernes et devient l’un des architectes de la reconstruction d’après-guerre dans l’Est de la France et dans la Sarre. Par la suite, il réalise son second chef-d’œuvre, le mémorial des Martyrs de la Déportation situé à Paris sur l’île de la Cité, réalisé avec la contrainte forte de la quasi-invisibilité imposée par la présence de la cathédrale Notre-Dame de Paris.
Jusqu’à son dernier souffle en 1978, Georges-Henri Pingusson travaille sur son ultime dossier, dont il ne voit pas l’achèvement : la construction exemplaire de logements sociaux à Grillon, un village du Vaucluse où l’on retrouve le principe des coursives du Latitude 43.
Georges-Henri Pingusson enfin à l’honneur à Clermont
L’ingénieur-architecte n’a laissé aucune trace à Clermont. Le projet qu’il avait imaginé en lieu et place des entrepôts familiaux est finalement resté sans suite.
Remettre en lumière ce grand architecte était devenu indispensable aux yeux des membres de la MAA (Maison de l’Architecture de l’Auvergne) qui propose jusqu’au 31 mai 2026, salle Gaillard, l’exposition Georges-Henri Pingusson – Une voix singulière du mouvement moderne.
Cécile Jacquet, administratrice de la MAA, a piloté la commission qui a mis en place l’exposition :
7 Jours à Clermont : Georges-Henri Pingusson est-il un architecte majeur au même titre que le Corbusier, Mallet-Stevens ou Jean Prouvé ?
Cécile Jacquet : On peut dire qu’il a eu une influence sur l’architecture du XXe siècle puisqu’il a commencé à travailler après 1925, et que son travail s’est tout de suite positionné vers quelque chose de contemporain, de moderne, de novateur. Ce n’est pas parce qu’il a travaillé ailleurs qu’à Clermont-Ferrand qu’il n’a pas influencé les architectes clermontois de cette époque, mais aussi les étudiants de plusieurs générations. Il a été également enseignant, et son influence est forte. J’ai moi-même fait mes études à Clermont, et on avait eu l’occasion d’aller visiter des œuvres de Georges-Henri Pingusson comme le Mémorial à Paris, ou ce qu’il a fait à Grillon dans le Vaucluse.
Cette exposition avait été présentée à Paris, elle a été adaptée pour la salle Gaillard avec un volet auvergnat. Que voit-on voit dans Une voie singulière du mouvement moderne ?
Ce qu’on voit, c’est à la fois son parcours et la progression de son travail d’architecte. Commençant par une architecture qu’il a faite avec son associé qui s’appelait Paul Furiet, et qui est une architecture régionaliste, mais quand même teintée de formes assez simples, des formes cubiques, pour ensuite se développer à chaque fois, vers des choses de plus en plus originales mais adaptées à chaque site.
Par exemple, on a fait un focus sur le Latitude 43 (Saint-Tropez), qui est une œuvre majeure de l’architecture contemporaine, mais qui est une œuvre majeure pour Georges-Henri Pingusson parce que ce bâtiment lui a permis d’avoir une notoriété nationale. Et là, il a fait preuve de quelque chose de très nouveau, à la fois en termes d’insertion, en termes programmatique et en termes de conception architecturale.
Ensuite on voit se développer son travail, et il a aussi beaucoup travaillé sur la transmission. Donc il a fait faire des choses à ses élèves, il les a amenés sur certaines opérations où il a utilisé par exemple ce qui a été fait à Grillon comme un laboratoire d’expérimentation d’une nouvelle façon de faire de l’architecture. Et à chaque fois, c’est un gros travail sur le programme, un gros travail sur la forme, un gros travail sur l’insertion urbaine et paysagère. Donc c’est ce qu’on peut remarquer, même si on voit surtout ses bâtiments, on ne voit pas forcément tous ces volets-là, et pour autant, quand on est architecte, on le comprend à travers ce qui est présenté.
A -t-il cassé les codes de l’architecture ?
Ah oui, certainement, puisque c’était novateur. Dans les années 30, on faisait rarement des bâtiments comme celui qu’il a pu faire à Saint-Tropez. Il a cassé les codes aussi par rapport à la forme des bâtiments, mais aussi aux plans. Il travaillait beaucoup sur les plans. Il faisait d’ailleurs travailler ses élèves sur les plans avant de travailler sur l’enveloppe, donc sur la forme, sur ce qu’on voit de l’architecture. Donc ce travail sur les plans, c’est un travail très novateur qui casse les codes puisqu’on a des systèmes de coursives par exemple, sur le Latitude 43 et sur d’autres bâtiments.
Il a aussi innové sur les bâtiments religieux…
Oui aussi, sur ses projets d’églises qu’il a faits dans l’Est de la France, des choses qui étaient d’une forme très nouvelle, dans la mesure où on n’est plus sur le plan en croix, on est sur des plans cubiques avec l’insertion de dômes et de formes circulaires, ce qui n’était pas dans les codes de l’architecture qu’on pouvait voir habituellement dans les années 50.

Un programme riche autour de l’exposition
7 Jours à Clermont : Autour de cette exposition, la Maison de l’Architecture Auvergne a voulu qu’il y ait tout un programme accompagnant l’exposition. C’est aussi ça le l’objet de la Maison de l’Architecture ?
Cécile Jacquet : C’est l’ADN de la Maison de l’Architecture qui, depuis 2008, communique l’architecture au sens culturel auprès de tous les publics, que ce soit des publics de jeunes ou des publics d’adultes, quel que soit leur âge, quelle que soit leur formation, leurs compétences. Ce sont des gens qui ont un intérêt pour l’architecture d’une manière culturelle.
Donc on a développé tout un programme qui à la fois va permettre aux enfants de comprendre la question des formes, la question du plan, des trois dimensions, de la façon dont les formes s’emboîtent les unes avec les autres, jusqu’à des conférences qui peuvent être assez pointues, destinées à des publics peut-être un peu plus initiés ou des gens qui veulent voir ce qui se passe… enfin, comprendre l’architecture.
La ville de Clermont qui accueille l’exposition accueillera aussi les élèves des écoles avec un certain nombre de supports qui vont permettre cette compréhension de ce que c’est que l’architecture pour des jeunes de l’école primaire.
Des conférenciers sont aussi programmés ?
Il y aura trois conférences : une conférence du commissaire d’exposition, une conférence de l’architecte avec lequel Georges-Henri Pingusson avait travaillé sur le projet de Grillon, une conférence de Christophe Laurent qui est membre de la Maison de l’Architecture et historien du patrimoine. Et puis aussi des interventions d’un dessinateur qui va venir montrer comment on peut, à travers un coup de crayon, une esquisse, comprendre l’espace et le rendre, le dessiner avec un crayon et un papier.
Dernière question : si on est clermontois et que l’on a envie de découvrir une œuvre de Pingusson, la plus proche c’est à Vichy ?
La plus proche c’est à Vichy, oui, un immeuble du centre. C’est une œuvre de ses débuts, des années 30, qui est intéressante mais pas fondamentalement innovante en fait, Sinon, il faut aller à Saint-Tropez, ou aller à Paris, et aller visiter le Mémorial des Martyrs de la Déportation qui est entre l’architecture, la sculpture… C’est une œuvre très intéressante par son insertion dans le site et la scénographie qui va mettre le visiteur dans une situation où il sera tout à fait en adéquation, en fusion avec l’espace.
Expo Pingusson : programme d’animations
Visites commentées :
Mercredi 20 mai à 15 h Samedis 11, 18, 25* avril, 16, 30 mai à 15 h
* visite interprétée en LSF avec Dixit interprétation
Cycle de conférences :
– Georges-Henri Pingusson, un moderne indépendant avec Simon Texier, professeur à l’Université de Picardie et commissaire de l’exposition – Mardi 14 avril à 18 h 30
– Georges-Henri Pingusson et l’Auvergne avec Christophe Laurent, historien du patrimoine – Samedi 25 avril à 10 h 30
– Un projet pédagogique, Georges-Henri Pingusson à Grillon, avec Jean-Paul Mauduit, architecte dplg et architecte du patrimoine – Mardi 26 mai à 18 h 30
Ateliers de dessins d’architecture avec Nicolas Hirtz, architecte – Réservation conseillée (jauge limitée)
– Dessiner et regarder la ville, atelier de dessin pour les 8-14 ans – Mercredi 15 avril à 14 h 30
– Les outils de représentation du projet d’architecture
Les outils utilisés par l’architecte pour penser et présenter un projet – Samedi 18 avril à 10 h 30
















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