Là-haut, dans le Nord, le petit Henri Lecoq, né en 1802 à Avesnes-sur-Helpe, se dépêche d’atteindre l’âge de raison pour confectionner un herbier. Quelques récoltes plus tard, son père, exploitant agricole, le place chez un pharmacien local. De sa passion de gamin, Henri Lecoq va faire son métier. Interne en pharmacie à l’hospice parisien de la Salpêtrière 1 , en vrai savant préoccupé par les applications pratiques de la science, il dévore la physique du globe, la géologie, l’hydrographie et la botanique.
Or, à la fin des années 1820, le maire de Clermont-Ferrand Antoine Blatin recherche un minéralogiste pour assurer les conférences publiques, aussi érudites que mondaines, de l’abbé Lacoste, décédé en 1826. Le hasard faisant parfois bien les choses, le courrier que l’édile adresse au commissaire des poudres et salpêtre, un certain Lecoq, arrive par inadvertance entre les mains de Lecoq Henri, qui le remet à son véritable destinataire. Lequel lui suggère de tenter l’aventure clermontoise…

© Musée d’art Roger-Quilliot
Lecoq dans son futur musée, en 1865.
© Muséum d’histoire naturelle Henri-Lecoq – Photo Raynaud
Regrettant « plus la nature que les hommes »
Et ça marche ! Henri Lecoq adopte Clermont. En 1830, il crée sa pharmacie, rue Ballainvilliers, épouse la fille du médecin d’Aigueperse Vincent Nivet (morte la même année), puis poétise sur les plantes, échange des arguments volcaniques avec le comte de Montlosier et acquiert un terrain, rue de l’Éclache 2 , pour abriter ses collections. Le bâtiment est alors pourvu de serres, d’un jardin d’acclimatation, d’un bureau en loggia et d’un belvédère toujours visible, où il effectue ses relevés météorologiques. Son frère cède ce bien à la Ville à moitié prix à la condition expresse qu’elle le transforme en musée. Vœu exaucé avec l’ouverture, en 1873, du muséum d’histoire naturelle Henri-Lecoq.
Le scientifique possédait également, acheté à l’État en 1837, le domaine forestier des Chaumes-du-Puy, sur la commune de Teilhet, où il avait fait construire un manoir 3 , des écuries et un poulailler. Son neveu Henri Lecoq, maire de Neuf-Église de 1883 à 1930 et conseiller général de Menat, a résidé dans la propriété.
En 1855, quand la capitale de l’Auvergne devient une ville universitaire, c’est à Henri Lecoq, docteur en pharmacie mais pas en sciences auteur de 159 publications, qu’est confiée la chaire d’histoire naturelle. Regrettant « plus la nature que les hommes » et traumatisé par le retour des Prussiens sur le sol de France, Lecoq s’éteint en août 1871. Par testament, dont l’exécuteur est Agénor Bardoux, il destine 100 000 francs aux constructions de serres au jardin des Plantes et d’un marché couvert « pour éviter aux femmes de s’exposer aux rigueurs de l’hiver ». Cinq mille francs sont consacrés à la fabrication de jetons de présence pour l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Clermont-Ferrand. Enfin, il donne toutes ses collections à la Ville.

Du chêne vert au « café »
Autre cadeau posthume de Henri Lecoq, également président de la Chambre de commerce et d’industrie de Clermont de 1848 à sa mort, la bonne affaire du café de glands doux. Après avoir germé dans son esprit, son idée de torréfier les glands doux issus d’une espèce de chêne vert présente en Espagne, Algérie ou Maroc, se développe à partir de 1833.
Fils d’un cordonnier et cabaretier de Vic-sur-Allier 4 , le pharmacien Jean-Baptiste Bargoin (1813-1885) investit dans l’aventure les 10 000 francs de son héritage paternel. Inconsolable des décès successifs de son fils Edmond (1868), de son épouse (1873) puis de son second fils Jocelyn (1876), il noie son chagrin dans le Café de glands doux Lecoq et Bargoin, conditionné à Chamalières (7 boulevard Berthelot) en sachets de 250 ou 500 grammes par l’Entrepôt central de France. Auparavant, après germination dans une terre humide, les ingrédients de la recette – glands doux, seigle et chicorée – ont été séchés, torréfiés, grillés, concassés, réduits en poudre puis transformés en granules dans deux usines hydrauliques royataises.
Des marges alléchantes
Pendant des décennies, le bilan financier de la société est florissant : vendu 1,50 franc (en gros) et 2,40 francs (au détail), avec un barème très élaboré de remises (3 % de 100 à 300 kg de commande, jusqu’à 10 % au-delà de 2 tonnes) et une fiscalité étonnamment clémente, la matière première revient à 0,31 franc le kilo !
De quoi générer, pour la seule année 1850, un bénéfice royal de 350 000 francs or. De plus, remarqués lors de l’Exposition universelle de 1855, les glands doux profitent de la pénurie de café engendrée par la guerre de 1870.
En fait, c’est autant faute d’un état de guerre permanent, garant de succès pour les succédanés (sic), que par manque d’héritiers directs Bargoin ou Lecoq que l’affaire périclite. En 1929, Antonin Bargoin, neveu de Jean-Baptiste, la convertit en une société anonyme, reprise le 1 er mai 1933 par une famille d’industriel limousins (les Toumieux) avec un bail de 99 ans qui prend fin en 1960, lorsque l’entreprise ne produit plus que de la chicorée.

© Muséum Henri-Lecoq – Photo Jean-Christophe Sergère
Bargoin sur le fronton de son hôtel particulier, 27 rue Ballainvilliers.
© Nathalie Vidal
« Honorablement »
Cent trente-deux articles ne sont pas de trop pour énumérer les dernières volontés de Bargoin, multi-propriétaire… À Royat, de l’hôtel Bellevue (où il meurt) avec son parc… À Clermont, d’un immeuble rue Saint-Esprit, de l’actuel Grand pavois, des 25, 27 et 29 rue Ballainvilliers, de même que des 10 et 12 rue
d’Enfer. Ces biens immobiliers vont à la fille de sa cuisinière, à sa cuisinière elle-même et aux Hospices de Clermont. Quant à l’argent, il en gratifie sa famille, ses amis, le personnel de l’Entrepôt central de France, ses domestiques, la commune de Vic-le-Comte et la Ville de Clermont-Ferrand, chargée notamment de la construction d’un musée.
Moralité en forme de testament moral, livrée par Bargoin : « Ma fortune est relativement assez importante et j’ai mis cinquante ans pour l’acquérir honorablement. »
1 Réunie officiellement à la Pitié en 1964.
2 Devenue la rue Bardoux.
3 Détruit par les Allemands en août 1944, lors de combats meurtriers avec le corps franc des Truands.
4 L’actuel Vic-le-Comte.











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