Olivier Perrot : Qu’est-ce qui caractérise cette édition 2026 du festival Vidéoformes ?
Gabriel Soucheyre : Cette édition est très en phase avec les engagements de Vidéoformes, particulièrement sur les valeurs d’engagement. On veut mettre en évidence les artistes ayant un propos qui peut nous éclairer sur le devenir de notre société, son état actuel, et qui peut aussi favoriser une prise de conscience du public face à tous ces enjeux qui nous perturbent en ce moment : les guerres, le développement durable, le climat. Tout ça, ce sont des sujets qui sont traités cette année avec un langage qui est différent, puisque c’est un langage d’artiste.
Le rôle de l’artiste et son langage universel
Vous avez cité Albert Camus lors du discours inaugural. Vous souhaitiez rappeler que l’artiste reste un élément indispensable à une forme de compréhension des problématiques du monde ?
Absolument. Moi, j’en ai la conviction. D’abord parce que, généralement, le discours des politiques ou des médias ne nous éclaire pas tant que ça. Et surtout parce que c’est un langage qui, malgré les appréhensions des uns et des autres, est un langage universel qui s’adresse à chaque individu selon son âge, sa classe sociale, son expérience de la vie. Ça lui permet peut-être de comprendre ou d’appréhender ce qu’il est en train de vivre. Ce que ne font pas les médias que j’ai cités, ni même les scientifiques. Les scientifiques ont l’aura qu’ils méritent, certes, mais ça reste un langage de scientifique. C’est pour ça que le langage des artistes est important.
Comme chaque année, le festival présente beaucoup d’artistes étrangers. Lors de la sélection, avez-vous eu le sentiment d’une problématique commune chez tous les artistes, aux quatre coins du monde ?
Oui. Ce qui est transversal, c’est vraiment cette inquiétude sur l’avenir de l’homme, sur l’identité des uns et des autres, sur la notion de bien privé et de bien public. Par exemple, tout le monde peut comprendre aujourd’hui que l’air ou l’eau devraient être des biens publics, même s’ils sont en partie privatisés. Personne ne se pose la question aujourd’hui sur la terre, et certains artistes se posent cette question : pourquoi certains États revendiquent certaines terres ? Pourquoi certains individus revendiquent certaines terres, alors que ça devrait peut-être être considéré différemment, comme un bien public commun ?
Focus sur l’Asie sans oublier l’Iran
Olivier Perrot : La photo de groupe des artistes invités cette année au festival Vidéoformes révèle une présence asiatique très forte. L’Asie reste-t-elle un vivier d’artistes qui utilisent beaucoup le médium art-vidéo comme moyen d’expression ?
Gabriel Soucheyre : L’art-vidéo est un médium international. Mais ce que je trouve de particulier sur l’Asie, c’est qu’elle est en train de s’ouvrir d’une manière phénoménale. Même la Chine — qui est quand même un pays très fermé d’une certaine manière — et surtout la Corée, qui est une puissance économique reconnue, qui a une appétence pour les autres cultures et qui a envie d’échanger.
Comment cela se traduit-il ?
Par exemple, la pièce de l’artiste Chan-Sook Choi que nous montrons est une pièce qui part d’un fait important dans la culture coréenne : la séparation des deux Corées. Elle extrapole sur la propriété de certains terrains où il y a peut-être des minerais, ou peut-être pas. Ce sont des choses qui intéressent tout le monde et qui interrogent aussi la place de la femme. C’est une femme qui a fait cette œuvre, et la femme, dans certains pays, n’a pas le droit de posséder. Quelles que soient les cultures ou les religions au pouvoir, le droit de propriété est majoritairement masculin dans le monde. Donc ça pose beaucoup de questions.
Parmi les questions du moment, il y en a une qui est, pour le coup, d’actualité : c’est l’Iran. Vous avez été plusieurs fois en Iran où vous avez de bonnes relations avec les artistes. Est-ce qu’aujourd’hui ce vivier artistique est mis en sommeil ? Avez-vous des contacts ?
La diaspora est toujours très active en termes de création. En Iran, c’est beaucoup plus difficile. Par exemple, on devait accueillir des Iraniens qui ont été sélectionnés parce qu’ils ont envoyé des vidéos que le comité de sélection a retenues, mais à cause de la guerre, on ne les verra pas. C’est malheureux à la fois pour eux et pour nous. Ce qu’il se passe en Iran est assez terrible. La communauté iranienne dit majoritairement : “On ne soutient pas le régime, mais on n’accepte pas qu’on bombarde notre pays”. J’ai vu qu’il y a eu des bombardements sur Téhéran, une ville que je connais bien, où les gens sont en train de mourir parce qu’ils vont être dans une atmosphère très polluée et toxique.*

Ressentir plutôt que comprendre
Olivier Perrot : Voici 40 ans que Vidéoformes a débuté. Que retenez-vous de l’édition 2026 ? Est-ce qu’aujourd’hui, finalement, la technique et l’art sont moins importants que le propos ?
Gabriel Soucheyre : Je pense que le propos a toujours été premier. On aborde l’art dans sa relation avec la technologie du moment, mais ce qui est intéressant, c’est comment, grâce à des procédés technologiques, l’artiste arrive à montrer plus de choses que la réalité. Filmer un camp de réfugiés avec une caméra, c’est faire un acte de documentariste. Quand tu es un artiste, tu as envie de montrer autre chose. Tu vas travailler avec les outils que tu as pour déformer l’image et arriver à faire ressentir quelque chose. Ce qui est important dans l’art actuel, ce n’est pas forcément de comprendre, mais de ressentir. Ce sont les artistes que nous souhaitons mettre en évidence parce qu’ils déclenchent des émotions, quelles qu’elles soient, quel que soit le thème abordé. Et ces émotions sont très différentes suivant la génération, le statut social, le pays d’origine des gens. C’est ça qui est important : pas comprendre, mais ressentir. À partir de là, c’est une démarche individuelle.
Cette année, y a-t-il une œuvre coup de cœur, une œuvre à ne pas rater ?
Je ne peux pas le dire ! Elles sont toutes bien. D’après ce qu’on me dit… tout le monde a trouvé son œuvre et toutes ont trouvé leur public.













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