Une conversation épistolaire
C’est la forme retenue, très XVIIIe siècle, pour partager avec le lecteur les échanges de ces deux tenants des lettres françaises, que tant oppose.
L’un, Régis Debray, se penche sur l’histoire, s’est acharné à vouloir changer le monde, des jungles révolutionnaires et armées – il compagnonnât avec Fidel Castro et Ernesto (Che) Guevara – pour rejoindre les salons du Prince (conseiller de François Mitterrand) quand l’autre, Sylvain Tesson, ne jure que par la solitude des espaces et les vertus de la géographie.
L’un ne cesse de deviser sur le monde des hommes tandis que l’autre ne cesse de vanter la liberté des espaces infinis.
Tous deux s’opposent, à leur manière, aux impédiments de la société humaine, réfutent finalement le système – sauf peut-être dans leurs activités éditoriales ? – tout en ayant finalement abandonné l’idée de le (voir) changer. Chacun à sa façon, mais dans une troublante complicité de forme.
Des duettistes affutés
L’aimable et affable conversation de ces acharnés de l’écriture les oppose souvent, chacun sur leur rive quand ce n’est pas sur leur ile. Bretteurs et rhéteurs, on pense à Edmond Rostand avec ces deux-là, qui font assaut de bons mots à fleurets mouchetés. Sylvain de Bergerac, de ses vastes horizons, aurait pu dire, comme l’anarchiste romantique de la pièce : « Que dites-vous ? C’est inutile ? Je le sais. Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès. Non ! Non !
C’est bien plus beau quand c’est inutile ! » (2) . Il y a de la misanthropie, revendiquée, chez ce grand arpenteur, qui nous emmène loin de l’histoire dans le bleu des sommets, les adrets et les ubacs, les vastes plaines ou le regard des panthères. Il rejette notre piètre humanité pour mieux la retrouver dans les herbes folles, les roches et les glaciers ; les ressacs parfois.
Régis Duc de Grammont (3) , de sa sereine nostalgie d’un monde d’espérances, aurait pu dire comme le Duc, rattrapé par la sagesse des années : « Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie, on sent – n’ayant rien fait (…) de vraiment mal ! – mille petits dégouts de soi, dont le total ne fait pas un remords, mais une gêne obscure. Et les manteaux du Duc traînent (…), pendant que des grandeurs on monte les degrés, un bruit d’illusions sèches et de regrets, comme (…) votre robe de deuil traîne des feuilles mortes ».
Sisyphe finalement
Régis Debray développe dans son style complexe, mélange de longueurs (ou de langueur ?) et d’assertions sans appel une nostalgie assumée de ses chemins de traverses. Aucun reniement de ses espoirs, aucune illusion sur les réalités. Ses luttes n’auront pas été finales ? Peut-être ne pouvaient-elles l’être.
Mais si l’espoir a disparu, l’espérance demeure intacte, un pétillement deviné dans le regard comme pour le sourire qui l’accompagne. Sisyphe, il continue inlassablement de rouler sa pierre, en toute lucidité, dans la lenteur de l’expérience et non plus la fougue de l’idéal. « (…) si une société peut changer de chimère d’un siècle à l’autre, il lui en faudra toujours une pour garder sa cohésion et continuer d’aller de l’avant ». Sylvain Tesson, lui, a depuis longtemps laissé de côté sa pierre et les vallées. Seules les pentes et le sommet l’occupent, y trouvant sa vérité du monde, loin des hommes, tout entier dévolu aux arpents infinis de sa géographie : « Soyons baladins plutôt que baladés. Soumettons-nous à l’art, à la nature (…) aux ciels de traîne ». Un paganisme ressuscité !
Le débat n’est pas clos. Mais le débat est beau, et nécessaire !
1 – Le grimpeur et le grognard Debray et Tesson, paru en avril 2026 aux éditions Gallimard/ Équateur. 87 pages
2 – Acte V, Scène VI.
3 – Anciennement Comte de Guiche, Acte V, Scène III
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