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Portrait de Gustave Flaubert, par Eugène Giraud, vers 1856. © Wikimedia Commons Guise
Portrait de Gustave Flaubert, par Eugène Giraud, vers 1856. © Wikimedia Commons Guise
Culture • Histoire

Flaubert, curiste à Vichy ?

Le 10 août 1862, un homme de haute stature descend à l’Hôtel Britannique, rue Lucas, à Vichy, accompagné de sa mère. Rien dans son allure ne laisse deviner qu’il vient d’achever, après cinq années d’un labeur presque monastique, un roman qui va bientôt déchaîner les passions.

Gustave Flaubert a quarante ans et il s’apprête à passer une vingtaine de jours dans cette ville d’eaux que Napoléon III est en train de transformer. Il y restera finalement quatre semaines. Et c’est de Vichy que se négociera le livre qui fera de lui, après Madame Bovary, l’auteur de Salammbô.
Avant Vichy, il y a eu l’épuisement du travail. Flaubert répète volontiers qu’il a peiné sur Salammbô « comme quinze bœufs », fumant pipe sur pipe et poussant à l’extrême son exigence d’écriture. Le manuscrit est achevé au printemps 1862. Quelques mois plus tard, Flaubert part pour Vichy.
L’Hôtel Britannique, que l’on appelle aussi Hôtel Léger, du nom de son propriétaire, n’a rien d’un palace. C’est un « bon hôtel moyen », d’une trentaine de chambres, où la pension coûte de six à huit francs par jour. Mais il présente pour Flaubert un avantage : il se trouve à une cinquantaine de mètres à peine du domicile du docteur Alexandre Willemin, installédans la maison Barnichon, dans la même rue Lucas. Flaubert date plusieurs lettres de cet été-là de « Vichy, Hôtel Britannique ». À Mlle Leroyer de Chantepie, une fidèle amie, il explique simplement : « Je suis venu ici à Vichy, pour la santé de ma mère. » C’est la raison qu’il donne constamment de son séjour. Officiellement, rien d’autre ne le retient dans une ville dont il goûte assez peu les charmes.
Mais un document retrouvé bien plus tard allait jeter un doute sur cette version.

Le secret du docteur Willemin

En 1980, Armand Wallon publie dans le Bulletin des Amis de Flaubert et de Maupassant une curieuse découverte. Le docteur Willemin, que Flaubert avait connu au Caire pendant son voyage en Orient et qui exerçait depuis 1853 comme médecin inspecteur adjoint des eaux de Vichy, avait fait paraître en 1863 une Clinique médicale de Vichy pendant la saison de 1862. À la fin de cette étude figure le cas anonyme d’« un homme âgé de quarante ans, d’une haute stature, d’une forte constitution », atteint d’un ictère et présentant un foie très augmenté de volume. Le malade, qui avait voyagé en Orient, fut traité par l’eau de la Grande Grille et des bains demi-minéraux. Vingt jours plus tard, l’ictère avait disparu et le foie avait presque retrouvé son volume normal.

Cet homme était-il Flaubert ? L’âge correspond. La stature et la forte constitution également. Willemin le connaissait personnellement depuis l’Égypte. La durée du traitement s’accorde avec celle que Flaubert envisageait en arrivant à Vichy. L’identification proposée par Wallon est donc séduisante, d’autant que le médecin était installé à quelques pas de l’Hôtel Britannique.
Elle n’est pourtant pas certaine. Un détail notamment intrigue : Willemin situe la maladie « au retour d’un voyage en Orient », alors qu’en 1862, Flaubert est revenu d’Égypte depuis plus de onze ans. Surtout, sa correspondance ne dit rien d’une cure personnelle : il ne parle que de la santé de sa mère. Reste donc une hypothèse : Flaubert aurait accompagné Mme Flaubert tout en profitant lui-même des eaux, sans juger utile de l’ébruiter. Il paraît d’ailleurs en bonne santé générale : Willemin décrit son malade comme un homme de « forte constitution » dont les digestions se font bien. Rien n’oblige donc à imaginer un écrivain physiquement diminué.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que Flaubert et Willemin se retrouvent.

Arrivée de l’Empereur Napoléon III à Vichy pour y suivre sa cure. © Collect. Part.
Arrivée de l’Empereur Napoléon III à Vichy pour y suivre sa cure. © Collect. Part.

Le 29 août, évoquant sans doute ces conversations qui les ramènent douze ans en arrière, il écrit cette jolie formule : « Nous causons du Nil au bord de l’Allier. » Vichy, en cet été 1862, est en pleine métamorphose. Napoléon III y est venu pour la première fois l’année précédente. Ses médecins lui ont recommandé les eaux, mais l’Empereur voit aussi dans la petite station bourbonnaise l’occasion de créer une grande ville thermale française capable de rivaliser avec les stations allemandes. Par décret du 27 juillet 1861, il lance un vaste programme de travaux : routes thermales, endiguement de l’Allier, nouveaux parcs à l’anglaise, église, mairie. Le vieux Parc des Sources est bien antérieur – Napoléon Ier en avait ordonné la création dès 1812 – mais la ville s’étend désormais vers la rivière. Le casino viendra un peu plus tard : sa construction commencera en 1864 et il sera inauguré en 1865, comme l’église Saint-Louis. Surtout, en 1862, le chemin de fer arrive enfin jusqu’à Vichy. Lors de sa première cure, Napoléon III avait dû descendre à Saint-Germain-des-Fossés et achever le trajet par la route ; pour sa seconde visite, il peut arriver directement dans la nouvelle gare. Pour la station, c’est une révolution : Paris est désormais accessible en quelques heures.
Les séjours impériaux bouleversent aussi la vie quotidienne. La cour, les militaires, les fonctionnaires et les visiteurs envahissent hôtels et promenades ; nombre de curistes adaptent même leurs dates à celles de l’Empereur, les uns pour tenter de l’apercevoir, les autres pour échapper à la cohue. Le calendrier de Flaubert présente à cet égard une curieuse régularité. Napoléon III quitte Vichy le 9 août 1862. Flaubert arrive le lendemain. L’année suivante, ce sera presque l’inverse : le romancier repartira juste avant l’arrivée de l’Empereur.

La vente de Salammbô

Dans cette ville d’eaux où il prétend ne faire que dormir, Flaubert suit pourtant de très près une affaire autrement importante : la publication de Salammbô. Le roman est achevé depuis le printemps. Mais Flaubert, qui déteste parler argent, a chargé son ami Ernest Duplan de négocier avec Michel Lévy. Les discussions sont difficiles. L’écrivain pose notamment deux conditions. Il veut d’abord que l’éditeur accepte son livre sans le lire, refusant qu’un commerçant se permette de juger son manuscrit. Il exige ensuite qu’aucune illustration ne vienne accompagner le texte. Sur ce point, il est intraitable. Dès le mois de juin, lorsque Lévy envisage une édition illustrée, Flaubert explique à Duplan que « la plus belle description littéraire est dévorée par le plus piètre dessin ». Pour lui, l’image enferme ce que la littérature doit laisser au lecteur le pouvoir d’imaginer : « Une femme dessinée ressemble à une femme, voilà tout. » Il refuse donc « formellement toute espèce d’illustration ».
À Vichy, les négociations finissent par aboutir. Le 23 août, depuis l’Hôtel Britannique, Flaubert annonce à Alfred Baudry qu’il va enfin conclure. Il obtient ce à quoi il tenait : une édition in-octavo, aucune illustration et 10 000 francs nets, sans que Lévy ait lu le manuscrit.
Quelques jours plus tard, il peut annoncer à son ami clermontois Agénor Bardoux : « Mon cher ami, j’ai enfin vendu Salammbô à Lévy. » Il doit être à Paris au début de septembre pour revoir le manuscrit et lancer les premières épreuves.

Le traité est signé le 11 septembre 1862. Flaubert avait rêvé d’une somme bien supérieure, mais Michel Lévy est un fin négociateur. Il imagine même de faire courir dans la presse le bruit qu’il aurait acheté le roman 30 000 francs, manière de se donner, selon Flaubert, « les gants d’un homme généreux ». Salammbô paraît le 24 novembre 1862. Le succès est immédiat, tout comme les controverses. Une bataille dont une partie s’était jouée, assez curieusement, dans une chambre d’hôtel de la rue Lucas.
Reste que ce feuilleton éditorial n’occupe pas toute la vie de Flaubert à Vichy. Une fois l’affaire réglée, un autre Flaubert apparaît, celui qui se lie d’amitié, celui qui s’ennuie, celui qui reviendra malgré tout l’année suivante.

(À suivre)

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À propos de l'auteur

Joseph Vebret

Écrivain et conseiller littéraire de plusieurs maisons d’édition, Joseph Vebret a vécu trente ans à Paris, avant de revenir en 2013 dans sa région d’origine, devenue depuis source d’inspiration, notamment pour un Abécédaire passionné de l’Auvergne (Éditions Page Centrale, 2016). Auteur d’une quarantaine de livres, il a été honoré en 2017 du prix Nos racines d’Auvergne pour l’ensemble de son œuvre. Il dirige par ailleurs Le Salon littéraire (Groupe Figaro), un site internet consacré aux livres et à la littérature.

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