Avec Sylvain Tesson, le voyageur est homme de lumière, en une évocation très poétique extraite de Sur les chemins noirs (1) : « Je me souvenais du pays berbère (…). Les hommes, là-bas, du temps où ils se repliaient dans les hauteurs (…) avaient forgé une somptueuse expression pour distinguer les nomades des sédentaires. Les premiers étaient appelés hommes de la lumière (…) ils dormaient sous le ciel. Les seconds étaient les hommes de l’ombre car ils demeuraient à l’abri de leur toit et leurs mauvais rêves ne s’échappaient jamais de la maison ».
Serments de jeunesse
On peut lire une évolution dans l’écriture de celui qui imprime sa marque depuis tant d’années dans la littérature de voyage. Mais l’auteur aime contester, réfuter, prendre – et pas seulement dans ses voyages – des chemins de traverse. Pas d’introspection donc sur son écriture : « me pencher sur une quelconque évolution de celle-ci ne m’intéresse pas. Je ne suis mû que par le voyage et l’écriture, fidèle à mes serments de jeunesse. »
En revanche, la question même d’une littérature de voyage l’anime. Citant Proust, il trouve des passages merveilleux qui « le transportent ébloui en des lieux ordinaires ». Il est moins complaisant avec les récits d’aventure.
Il traduit ainsi que l’écriture de voyage ne saurait se réduire à une définition et renvoie plus vraisemblablement à « une invention des libraires pour gérer leurs rayons ». L’aventure dites-vous ? Sylvain Tesson entend bien que l’extrême et le défi font partie de ses voyages, mais il les balaye d’un revers de main : « ce n’est là que ma vie, d’acrobaties perpétuelles, de remises en cause ». Constance et continuité donc.
Un bon réflexe de voyage que d’aller chercher à s’émerveiller
Un désabusement du monde perce dans ses écrits. Sylvain Tesson acquiesce, factuel : « quel voyageur ne pourrait le ressentir ? C’est un gage de lucidité ». Un signe du temps qui passe aussi lorsqu’il ajoute : « on cherche l’absolu à vingt ans et on finit par rencontrer le réel, des êtres qui incarnent le pire … où parfois le meilleur ».
La rencontre de l’autre oui, mais la relation avec la terre plus sûrement. Les espaces nourrissent l’homme, le voyageur, l’écrivain : « l’ordre de la nature est (également) violent et, lui, m’émerveille à jamais ».
Il n’y aurait donc pas pour Sylvain Tesson d’espoir quant aux Hommes ? « Je n’y crois pas, pas pour l’humanité, mais je crois en la splendeur de certains individus, oui ». Cela demeure pour lui « un bon réflexe de voyage que d’aller chercher à s’émerveiller ».
Si des décennies de voyages en font un observateur des évolutions du monde, Sylvain Tesson s’inscrit en faux avec une telle idée. Rien de nouveau pour lui, depuis des siècles. Pas plus d’évolution que de dégradation du monde des hommes. « Si Giuliano da Empoli (2) évoque l’émergence de prédateurs chez ceux qui nous gouvernent, je constate qu’il en fut ainsi de tout temps. Il suffit de se replonger dans l’Iliade et l’Odyssée, de penser à Gengis Khan, de se rappeler les guerres napoléoniennes (…) ».

Les grands mouvements de l’Histoire concernent désormais des milliards de gens
En revanche, Sylvain Tesson retient l’idée d’une évolution du monde par la portée des événements : « l’inédit, c’est l’information généralisée et immédiate à laquelle chacun est aujourd’hui soumis. Notre œil devient global et c’est l’effroi ! Tout va mal ? Mais tout a toujours été mal ! (…) ». Il conforte cette manifestation d’une mondialisation par l’effet de masse : « les grands mouvements telluriques de l’Histoire concernent désormais des milliards de gens, là où de tels mouvements voyaient jadis une limite dans leurs effets ». Froidement, Sylvain Tesson considère « l’impossibilité de réfléchir dans un monde de (près de) dix milliards d’individus, qu’on ne peut se livrer au moindre pronostic et qu’un système change de nature quand il change d’effectif ».
Pour Sylvain Tesson, le voyage est le moyen de s’échapper de soi-même
Il y a de la noirceur… ou de l’acuité dans ses propos. À chacun de se faire une idée. Mais ils traduisent un impossible espoir dans la globalité et la découverte de l’émerveillement dans l’unicité, que l’on parle des hommes comme de la nature. Et l’on en revient au voyage. Aux voyages, car Sylvain Tesson distingue ceux de témoignage (il revenait d’Arménie), de ceux de découverte, d’une voie en montagne comme d’une culture : « aucun voyage ne se ressemble ».
En appelant dans la conversation Nicolas Bouvier qui considérait le dépouillement du voyage comme aboutissant au carat (du voyageur), Sylvain Tesson manifeste bien une admiration du voyageur et écrivain suisse. Mais pas de carat pour lui : « cela n’a pas de sens, ni d’intérêt (pour moi). Le voyage est le moyen justement de s’échapper de soi-même. Je préfère contempler un animal après des heures ou journées d’affut, le spectacle de l’humain ou l’expérience de la nature ».
1 Éditions Gallimard, 2016
2 L’heure des prédateurs , Gallimard, mars 2025
Sylvain Tesson est l’un des nombreux invités du 25e Rendez-vous International du Carnet de Voyage qui se tiendra à Polydome-Clermont, du vendredi 14 au dimanche 16 novembre 2025. Il interviendra samedi 15 novembre à 10h pour Chemin Faisant, Espace Ella Maillard-2e étage et à 16h15, dans l’Amphithéâtre lors de La table ronde : Écrivains voyageurs ou voyageurs écrivains ?
Programme complet sur le site web du Rendez-vous international du Carnet de Voyage












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