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Promenade de Napoléon III dans le parc, Vichy Sévigné, Vichy Napoléon, 1862. © Bibliothèque numérique UCA
Promenade de Napoléon III dans le parc, Vichy Sévigné, Vichy Napoléon, 1862. © Bibliothèque numérique UCA
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Lorsque Flaubert s’ennuyait à Vichy

Nous avons laissé Flaubert à l’Hôtel Britannique, rue Lucas, à l’été 1862 : le doute sur une éventuelle cure suivie auprès du docteur Willemin demeure entier, mais une chose, elle, est certaine : c’est depuis Vichy qu’il avait vendu Salammbô à Michel Lévy. L’affaire réglée, il restait encore à l’écrivain plusieurs semaines à passer dans cette ville d’eaux qu’il goûtait assez peu.

Suite de la chronique Flaubert, curiste à Vichy ?

L’affaire Salammbô réglée, il restait encore à l’écrivain, plusieurs semaines à passer dans cette ville d’eaux qu’il goûtait assez peu.

Une amitié auvergnate : Agénor Bardoux

Le séjour vichyssois rapproche aussi Flaubert de l’Auvergne par l’intermédiaire d’Agénor Bardoux, que Louis Bouilhet – l’un des plus proches amis de Flaubert – lui avait présenté quelques années auparavant. Cette rencontre remonte précisément au 16 novembre 1856 : ce soir-là, au restaurant des Frères Provençaux, des Rouennais et des proches de Bouilhet fêtent celui-ci, dont on admire alors Mélaenis. Flaubert est du dîner. S’y trouve aussi un jeune clerc d’avoué en train d’achever ses études de droit avant de s’inscrire au barreau : Agénor Bardoux. C’est leur commune admiration pour l’auteur de Mélaenis qui suffit à rapprocher les deux hommes.
Le lien se confirme les années suivantes, une fois Bardoux devenu avocat à Clermont-Ferrand. C’est de là que Bouilhet lui écrit, le 20 juillet 1859, pour lui rapporter les propos flatteurs que Flaubert venait de tenir à son sujet, un Flaubert qui lui aurait parlé de lui « avec une très grande affection », séduit par les vers que Bardoux lui avait lus ou récités, et convaincu de ses progrès. C’est à partir de cette date qu’une correspondance régulière s’établit entre les deux hommes.

Agénor Bardoux n’est alors encore qu’un jeune avocat clermontois, mais il est promis à une longue carrière politique. Maire de Clermont-Ferrand en 1870-1871, député puis sénateur du Puy-de-Dôme, président du conseil général et ministre de l’Instruction publique sous la IIIe République, il allait devenir l’une des grandes figures politiques du département. Son influence se prolongera sur plusieurs générations : son fils Jacques Bardoux sera à son tour parlementaire du Puy-de-Dôme, et sa petite-fille May épousera Edmond Giscard d’Estaing. Agénor Bardoux est ainsi l’arrière-grand-père maternel de Valéry Giscard d’Estaing, dont l’ancrage politique auvergnat s’inscrit en partie dans cette tradition familiale.

Depuis l’Hôtel Britannique, Flaubert lui écrit : « Mon cher ami, me voici à Vichy depuis avant-hier, et je dois y passer une saison, c’est-à-dire une vingtaine de jours. Comme je suis ici avec ma mère et pour elle, je ne puis guère m’absenter. Cependant, je ne quitterai pas l’Auvergne sans t’avoir fait une visite. Mon intention est d’aller (avant notre départ) te serrer la main à Clermont. Es-tu très occupé ? Et peux-tu, d’ici à mon apparition, en faire une toi-même ? Faut-il compter sur toi un de ces dimanches ? »
Puis, à la fin du mois d’août, dans la lettre où il annonce la vente de Salammbô : « Je voudrais ne pas quitter l’Auvergne sans avoir vu ce que ta patrie (après toi) possède de plus intéressant. »
Bardoux participera peu après, à Paris, aux côtés de Bouilhet, aux dernières relectures du roman, ces « séances de pioche » durant lesquelles Flaubert soumet son texte à ses amis.

Ainsi, Vichy ne fut pas seulement pour Flaubert une parenthèse thermale : ce séjour renforça aussi une amitié auvergnate qui devait se poursuivre bien au-delà de 1862. Car, pour le reste, Flaubert s’ennuie.
Il ne prend même pas la peine de le dissimuler. À Duplan, qui tarde à lui écrire, il reproche de n’avoir pas « charmé [sa] solitude par quelque épître », ajoutant qu’elle l’aurait distrait de « la vie embêtante » qu’il mène. Parmi les spectacles que lui offre Vichy, il ne trouve guère à signaler que la présence de l’homme de lettres Jules Lecomte « sous les arbres du Parc ».
La météo n’améliore rien. « Après plusieurs jours de froid et de pluie, écrit-il à son ami Duplan, où je grelottais sans pouvoir me réchauffer, nous jouissons maintenant d’une chaleur étouffante. Elle m’obstrue l’entendement, je ne fais que souffler et dormir étendu “comme un veau” sur mon lit. »
À l’entendre, le grand travailleur ne fait donc plus rien. Ce qui n’est pas tout à fait exact : il écrit beaucoup, surveille les négociations de son roman, lit et retrouve Willemin. Mais la sensation dominante reste celle d’une longue torpeur.
De retour à Paris, il résumera son séjour devant les Goncourt : « J’ai passé à Vichy quatre semaines stupides où je n’ai fait que dormir. J’en avais besoin probablement ; cela m’a rafraîchi, mais mon intellect en est demeuré atrophié. Je suis bête et vide comme un cruchon sans bière. »
On imagine mal déclaration d’amour plus flaubertienne à une ville thermale.

Le retour de 1863

A. Bardoux par Franck de Villecholes © CC0 Paris Musées Musée Carnavalet Histoire de Paris

Pourtant, Flaubert revient. À la mi-juin 1863, il retrouve l’Hôtel Britannique, cette fois avec sa mère et sa nièce Caroline. Le séjour se prolonge jusqu’au début de juillet.
Le ton des lettres est plus léger. Salammbô est désormais publié, les épreuves et les négociations sont derrière lui. À Bardoux, il propose de venir le retrouver : « Quand aurons-nous le plaisir de te voir ? […] Tu serais bien gentil de coucher à Vichy. Nous aurions une bonne soirée bien entière pour causer. »
C’est pendant ce second séjour qu’il lit la toute récente Vie de Jésus d’Ernest Renan, parue en juin 1863, et retrouve Lambert Bey, ancien directeur de l’École polytechnique du Caire et figure du mouvement saint-simonien en Égypte, qu’il avait connu au temps de son voyage avec Maxime Du Camp.

Caroline a elle aussi laissé le souvenir de ces semaines. Son oncle sort avec elle, l’accompagne dans ses promenades et la conduit même le dimanche à l’église, « malgré l’indépendance de ses croyances, ou plutôt à cause de cette indépendance ». Elle se souviendra surtout de leurs après-midis au bord de l’Allier : « Nous allions souvent, quand il faisait beau, nous asseoir sous de petits peupliers à feuilles blanches le long de l’Allier ; il lisait pendant que je dessinais. » Puis il interrompait sa lecture, lui parlait de ce qu’il venait de lire ou récitait de mémoire des vers et des pages de Montesquieu ou de Chateaubriand.
Dans le même temps, il écrit à son amie Amélie Bosquet : « Le soir je me promène pendant une demi-heure sous les arbres du parc et je vais voir se coucher le soleil au bord de l’Allier. Voilà mon existence. Vichy est peuplé de Rouennais et d’une quantité de bourgeois ignobles, ce qui fait que je me prive des lieux publics. J’ai trouvé beaucoup de monde de connaissance, des gens de mon monde. On cause dans la rue, quand on se rencontre. » Puis des considérations plus prosaïques : « Contrairement à la plupart des Pays d’Eaux l’embêtante petite ville où je suis présentement contient peu de cocottes. Elles attendent pour accourir la venue de l’Empereur ; voilà ce qui se dit du moins. » Et de préciser : « Un bourgeois fort aimable m’a appris qu’il s’était fondé, depuis l’année dernière, une nouvelle maison de prostitution, et a même poussé l’obligeance jusqu’à m’en donner l’adresse. Mais je n’y ai pas été ; je ne suis plus assez gai, ou assez jeune pour adorer la Vénus populaire. »

De ce second séjour, aucun document ne permet d’affirmer que Flaubert suivit lui-même une cure. La question demeure donc ouverte pour 1863, comme elle reste, malgré le troublant témoignage du docteur Willemin, imparfaitement résolue pour 1862.
« Vichy ne fut qu’une halte insignifiante dans la vie de cet homme pour qui le travail fut, à vrai dire, le suprême repos », écrira François Talva dans La Montagne, le 21 mars 1958.

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À propos de l'auteur

Joseph Vebret

Écrivain et conseiller littéraire de plusieurs maisons d’édition, Joseph Vebret a vécu trente ans à Paris, avant de revenir en 2013 dans sa région d’origine, devenue depuis source d’inspiration, notamment pour un Abécédaire passionné de l’Auvergne (Éditions Page Centrale, 2016). Auteur d’une quarantaine de livres, il a été honoré en 2017 du prix Nos racines d’Auvergne pour l’ensemble de son œuvre. Il dirige par ailleurs Le Salon littéraire (Groupe Figaro), un site internet consacré aux livres et à la littérature.

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