Début février, dans les allées du salon Vinidôme de Clermont les visiteurs plus ou moins branchés avec l’ovale ne pouvaient pas rater la silhouette de Christophe Urios dans le stand de son Château Pépusque. Producteur en Minervois, on sait que l’entraineur principal des ‘’Jaune et Bleu’’ parvient à jongler avec ses deux casquettes. Le rugby et le vin font traditionnellement bon ménage.

En arrière plan dans le stand voisin, un peu moins voyant que son ex coach de Castres, Rémi Lamerat est accaparé à faire déguster ses cuvées en expliquant la philosophie de la vigne et du vin qu’il s’est forgé au long d’un parcours tracé entre le Gaillacois, les Côtes d’Auvergne et la Gironde. Une Gironde moins bling-bling que celle des grands châteaux du Médoc ou de Saint-Emilion.
Sortir des sentiers battus
« Je ne voulais pas m’installer dans une appellation prestigieuse, j’avais envie d’être différent pour gagner ma légitimité à travers le produit en sortant des sentiers battus de l’appellation. » A côté d’une cuvée classique 100% Merlot, le triple champion du Top14 explique donc développer huit autres cuvées originales. Telle cette ‘’Eclipse’’, issue d’un ménage à trois entre un traditionnel Cabernet sauvignon, un inattendu Castets sorti des oubliettes bordelaises et un muscat petits grains égaré dans cette propriété dénichée à Yvrac entre Garonne et Dordogne. « Ma compagne et moi avons eu le coup de cœur pour vivre et développer notre projet familial sur ces 10 hectares avec nos deux enfants, à seulement une demi-heure de la capitale girondine. »

Il a fallu quand-même créer un outil de production avec cuvier, chai d’élevage et salle de réception. Un chantier réalisé avec l’aide de la société à mission Terra Hominis en financement participatif via la création de groupements fonciers viticoles réunissant 180 associés. Autant d’ambassadeurs pour la diffusion des produits du Domaine Grand Jour qui sont payés en retour chaque année par des quotas de bouteilles.
Cela dit, la passion du vin qui anime l’ancien trois-quarts centre n’était pas née avec son retour en terre girondine.
En même temps
« A Sainte-Foy-la-Grande où j’ai vu le jour (en 1990), j’ai toujours baigné dans le milieu viticole.» Des petits travaux dans les vignes familiales à la fréquentation de l’école de rugby, le jeune Rémi trouvait de quoi nourrir deux envies. Jusqu’au jour où son comportement prometteur balle en main allait lui ouvrir, à 15 ans, les portes de la formation au Stade Toulousain. Passé pro, il pourra fêter un premier Brennus en 2011, même s’il ne fut pas de la finale. Passé au Castres Olympique pour cinq saisons auréolées d’un deuxième Bouclier en 2013, la proximité du vignoble de Gaillac rallumait le feu qui couvait.

« Un joueur pro a quand même pas mal de temps libre, alors plutôt que ne rien faire, j’allais dans les vignes chez un partenaire du club pour apprendre à tailler, tirer les bois ou épamprer.» Arrivé à Clermont en 2016, nanti déjà de quelques unes des 19 sélections internationales qui conforteront son palmarès, le numéro 12 désormais jaune et bleu continuait à tracer sa double-voie.
D’abord en participant aux vendanges et à la vinification chez Desprat-Saint-Verny puis en effectuant une rencontre décisive avec un vigneron riomois dont il partagera les visions d’avenir.
Le coach auvergnat
Engagé dans une formation avec le Centre National d’Enseignement Agricole par Correspondance et dans la quête d’un BTS Viticulture-œnologie, c’est chez Benoît Montel que Rémi Lamerat va trouver une source d’inspiration et le terrain favorable à ses travaux pratiques. « Il venait quand le rugby lui en laissait le temps mais toujours très appliqué à suivre toutes les étapes depuis la taille jusqu’à la mise en bouteille. » Lui-même fils de pilier, ancien joueur et éducateur au Rugby Club Riomois, le coach avait trouvé un stagiaire à qui parler, l’aidant à peaufiner ses rapports et préparer l’examen final.

Nul doute que le côté ‘’artiste du vin’’ affiché par Benoît Montel ait captivé toute l’attention de l’élève en nourrissant sa passion. L’utilisation atypique en Côtes d’Auvergne de cépagestels que le gamaret, le sauvignon, le viognier ou le merlot, l’originalité d’un élevage en amphore ou l’élaboration de micro-cuvées comme le vin orange participèrent à coup sûr au fondement du credo lancé plus tard par le stagiaire : « Je veux être authentique et original…travailler comme je l’entends. » Et le coach riomois de confirmer « C’est un passionné, il sait ce qu’il veut ! »
BTS en poche et des idées plein la tête, Rémi Lamerat quittait Clermont en 2019 non sans avoir élaboré avec son maître de stage une cuvée ‘’à quatre mains’’ 100% Merlot baptisée La Croisée.
Partir, revenir
« J’étais arrivé ici avec deux rêves, fonder une famille avec ma compagne et remporter un nouveau Bouclier de Brennus (2017). J’ai réalisé ces deux rêves »

Entre une proposition de l’ASM de prolonger son contrat comme troisième ligne et celle de l’UBB de poursuivre sa carrière sous le numéro 12 l’attrait de la couleur bordeaux l’avait emporté. Et comme à quelque chose malheur est bon, l’ennui du confinement covidesque allait lui donner le temps de bâtir son projet. Tant et si bien qu’à sa prise de retraite du rugby en juin 2023, le Grand Jour éclairait déjà le domaine d’Yvrac.
L’aventure auvergnate n’en est pas pour autant à ranger dans la boîte à souvenirs. Associés dans un même désir, Rémi le Girondin et Benoit le Volcanique ont en commun le projet d’expérimenter de nouvelles cuvées ‘’décalées’’ adaptées au changement climatique. Trois hectares sur les six prévus sont déjà en propriété sur les coteaux de Ménétrol, tout près de chez Benoît Montel qui argumente « Les nouveautés que nous envisageons devraient pouvoir servir aux jeunes qui veulent se lancer dans la viticulture. Nous voulons aussi développer l’œnotourisme, accueillir les écoles… »

Le partage et la convivialité sont deux valeurs qui unissent le rugby et le vin sachant que l’un et l’autre possèdent aussi un lien que Rémi Lamerat se plait à formuler : « Aucune saison ne ressemble à une autre ! » Et dans les deux cas, il faut mettre les mains dans le cambouis de la passion.












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