Le pilote clermontois Patrick Depailler a trouvé la mort le 1er août 1980, au cours d’essais privés sur le circuit d’Hockenheim, au volant d’une Formule 1 Alfa Romeo. Son fils Loïc n’avait que 6 ans à l’époque, mais garde en mémoire de nombreux souvenirs familiaux. Comme son père, Loïc est devenu pilote, puis journaliste avant de retrouver des volants en tant que moniteur de pilotage. Il vient de publier le livre Depailler par Depailler et a pu récemment prendre le volant de la célèbre Tyrrell à 6 roues que son père pilotait durant le championnat du monde en 1976 et 1977, lors de GP Historiques. À 50 ans, Loïc Depailler assume parfaitement son statut de “fils de” et n’hésite pas à suivre les traces que son père a laissées durant l’âge d’or de la F1 moderne.
“Je voulais apporter un éclairage différent”
7 Jours à Clermont : Comment est née l’idée de Depailler par Depailler ?
Loïc Depailler : L’idée de ce livre est à l’origine une idée de mon coauteur Éric Bhat, un ami de 30 ans, mon premier rédacteur en chef. Il a été probablement le plus grand rédacteur en chef d’Auto Plus et c’est lui qui m’a pris sous son aile quand j’ai décidé d’arrêter ma carrière en sport auto pour devenir journaliste. Pendant 25 ans il m’a dit “il faut qu’on écrive un bouquin sur ton père” et pendant 23 ans je lui ai dit non… Quand j’ai arrêté le journalisme pour devenir moniteur de pilotage, je lui ai enfin dit oui et on s’est attelés tous les deux à faire ce livre.
7JàC : Beaucoup de choses avaient déjà été écrites, il ne fallait donc pas tomber dans un livre de redites.
L. D : Oui il y a celui de José Rosinski, sorti quelque temps après sa victoire à Monaco, il y a l’ouvrage définitif de Laurent Gauvin, qui retrace l’intégralité de sa carrière sportive et donc à l’aune de tout cela, si l’idée était au départ celle d’Éric, c’est moi qui ai fixé la ligne éditoriale, parce que je voulais que l’on parle du bonhomme plutôt que du pilote et que je voulais que l’on parle de tout ce qui faisait la saveur de ce que l’on peut appeler l’âge d’or de la Formule 1. Je voulais des anecdotes, raconter ce qu’était le quotidien d’un pilote de F1… les risques, les amitiés, l’ambiance… tout ça. Ce n’est pas qu’une compilation d’anecdotes, on y retrace aussi la carrière de papa, il y a des témoignages de beaucoup de ses amis proches, mais je voulais apporter un éclairage différent par rapport à ce qui avait pu être écrit de manière plus traditionnelle, sur les pilotes de cette période-là et sur la F1.
7JàC : De fait vous y avez mis pas mal de choses personnelles.
L. D : Il y a la quasi-totalité des archives de la famille et j’ai eu la chance de rencontrer des gens qui ont gravité dans la bulle de mon père que ce soit au niveau personnel, professionnel, pilote, ingénieur, mécaniciens, amis, potes motards et Éric a fait sa part en faisant de très belles mises en perspective, notamment un parallèle entre celle de Cevert et celle de papa, sachant qu’ils avaient débuté leur carrière ensemble au Volant Shell. Moi j’ai compilé 35 ans d’anecdotes de gens qui l’ont côtoyé.
7JàC : En rédigeant ce livre, vous vous êtes dit que le sport auto était mieux avant ?
L. D : Je n’ai aucune chapelle, je suis fan de la F1 moderne, mais c’est vrai que techniquement c’était une époque incroyable, entre la Tyrrell 6 roues, les voitures à effet de sol de Colin Chapman, les moteurs turbo, la suspension active, le premier châssis carbone de la MP4/4 Senna… cela a été une intense période d’ébullition technique et aujourd’hui, pour le meilleur et le pire, les voitures sont encadrées, les pilotes sont encadrés, les dépassements à la Max Verstappen… mais j’avoue, et j’espère que je ne passerai pour un vieux con en disant cela, que ça manque terriblement de sel quand on compare avec le combat de 1979 entre Villeneuve et Arnoux au GP de France.
7JàC : Est-ce que ce livre a aidé Loïc Depailler à mettre son prénom en avant ?
L.D : Je ne sais pas… je me suis décidé à écrire ce livre que quand j’ai considéré que j’étais légitime, pas forcément en tant que pilote, parce que j’ai eu une belle carrière, mais quand on a un père qui a gagné deux GP de F1, on ne fait pas trop son malin. Mais en tant que journaliste, au bout de 20 ans, je connais mon métier. Aujourd’hui, je suis moniteur de pilotage, mais écrire sur un père disparu, un des pilotes fondateurs de toute une époque, il faut se sentir légitime et jusqu’à il n’y a pas si longtemps, je ne me sentais pas légitime. Aujourd’hui je le suis et j’en suis ravi. J’aurais aimé l’être deux ans plus tôt car j’aurais pu lancer ce livre avec Éric qui nous a quittés.
“C’était le bébé de papa”
7 Jours à Clermont : Vous venez de participer à deux GP historiques à Monaco et au Castellet, au volant de la P34, la célèbre Tyrrell à 6 roues : Quelles sensations avez-vous ressenties ?
Loïc Depailler : Incroyables pour plein de raisons. Techniques avec le double train avant, le fait que les roues soient minuscules, le feeling de pilotage se rapproche de rien de connu. Le seul parallèle que je peux faire c’est que j’avais l’impression de conduire un kart de 500 ch avec des suspensions. La voiture ne veut faire qu’une seule chose : soit sous-virer et aller tout droit, soit survirer et là on est perpétuellement en travers. J’avais eu la chance de piloter une autre F1 deux semaines avant, c’était plaisant mais cela restait une voiture traditionnelle. Tout ce qui fait le sel de la P34, c’est qu’on sent un potentiel incroyable dans cette voiture. J’avais envie de faire des dizaines et des dizaines de tours pour comprendre son mode d’emploi, éventuellement la mettre au point. Si je dis cela c’est que c’était le bébé de papa, il y croyait énormément et plus je roulais au volant de cette voiture, plus je comprenais pourquoi il y était autant attaché.
7JàC : Qu’est-ce qui était le plus fort ? Rouler dans cette Tyrrell mythique ou se poser dans un baquet utilisé par Patrick Depailler ?
L. D : Les deux… pour moi c’est une madeleine de Proust. Elle est irrémédiablement attachée à tout ce que j’ai en mémoire de mon père. J’ai probablement eu à la maison dans mon enfance toutes les versions possibles de la 6 roues… des miniatures, une version à pédales, une autre sur laquelle on s’assoit avec un petit volant et la plupart des photos que j’ai de papa, c’est quand il est au volant de la P34. Ça plus les images mythiques d’Alain Boisnard, les premières caméras embarquées des F1 modernes c’était aussi avec la 6 roues, à Monaco avec le multi-caméras avec ses commentaires embarqués. Il n’y a pas une automobile plus intimement liée à la carrière de mon père que cette voiture-là. La piloter a été un grand plaisir et j’aimerais bien remonter dedans…
7JàC : Un peu d’appréhension au volant malgré tout, car il est “interdit” de casser ce genre de voiture…
L. D : Oui à Monaco effectivement, on casse des voitures, mais il y avait moins d’appréhension au GP de France historique car c’était une simple parade, parce que je n’étais qu’avec des stars ou des fils de stars, comme moi. On était là pour se faire plaisir, pour le public et il n’y avait strictement aucun enjeu à part le plaisir.
Depailler par Depailler coédition Classic Courses Editions – Coco B Editions – Jamval Editions – 224 pages, format 24×17 – 177 photos ou illustrations dont une partie des archives personnelles de la famille Depailler : Préface de Johnny Rives













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