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L'horizon des Combrailles- photo Yves Meunier.
Chroniques

L’homme qui ne manque pas d’air

Himalayiste confirmé et auvergnat d’adoption, Marc Batard a décidé de fêter ses 70 ans au sommet de l’Everest. Histoire de braquer les projecteurs sur un projet qui lui tient à cœur : La création, au pied du toit du monde, de la première école des métiers de très haute montagne.

« Tiens, tu vois, là c’est le Gasherbrum, mon premier 8000. A côté c’est le K2 et là… l’Everest ». Il ajoute avec un petit sourire «…c’est ce que je dis aux amis qui viennent chez moi !».

Chez lui, bien loin des sommets de l’Himalaya, c’est ici, au nord des Combrailles, où les trois collines qu’il pointe du doigt marquent vaguement la frontière entre le Puy de dôme et l’Allier. Le GPS ne m’aura pas été inutile pour découvrir le minuscule hameau et ‘’l’Oasis’’, ainsi baptisé l’humble camp de base où Marc Batard a posé ses sacs il y a une douzaine d’années. « La maison était inhabitée depuis 50 ans, j’ai fait les travaux moi-même avec l’aide de quelques amis et de la famille…et j’ai encore du boulot ! »   

Hors des sentiers battus

Loin de la ville, loin des foules, l’homme ne se veut pas pour autant inaccessible. Mais il a son caractère et ne s’est jamais gêné pour laisser exploser ses colères face au ‘’système’’. Ainsi lorsqu’au début de sa notoriété il envoie balader vertement un célèbre équipementier qui lui suggérait de changer de nom au prétexte que BATARD ne ferait pas glamour sur une veste de montagne. «  Très grosse colère, adieu le contrat mais tant pis ! »

Pour lui, en toutes circonstances, « savoir renoncer est une qualité majeure. Combien d’alpinistes sont morts faute d’avoir su le faire ! » Rebelle et révolté sous une apparence timide et renfermée, il est aux antipodes d’un people. Peut-être à cause des gènes auvergnats reçus de sa mère originaire de Saint-Etienne-sur-Usson.

C’est entre Agen et Bergerac, à Monflanquin, qu’est né en 1951 le futur ‘’sprinter de l’Everest’’. « Voilà Monflanquin, mon premier tableau de jeunesse ». L’artiste Marc Batard décroche la toile du mur pour l’éclairer de la lumière des Combrailles, les yeux dans le ciel par-dessus la guirlande des drapeaux à prière himalayens accrochés au bord du toit.  

Photo P.Tournaire.

Le bonheur est près du ciel

Des Pyrénées de son adolescence où il tombe amoureux de la montagne, c’est tout naturellement du côté des Alpes qu’il affirme sa passion avec une première en solo : l’escalade du vertigineux rocher du Mont Aiguille. A 20 ans l’aventure ne fait que commencer, nourrie par ce goût des premières en solitaire et confortée par ses capacités à dominer la haute altitude. L’année de ses 23 ans, il devient le plus jeune alpiniste à gravir un 8000 (le Gasherbrum II, 8035m) avant d’enchaîner les challenges, de l’Himalaya aux Andes en passant par les Alpes.

Mais pour vivre ses passions il faut gagner un peu d’argent. Les grandes courses alpines et les treks au Népal feront donc l’ordinaire du guide Marc Batard, estampillé ENSA Chamonix mais toujours farouchement indépendant, alternant le bizness et les exploits. Parmi eux, en avril 1988, le pilier ouest du Makalu (8463m) : 18 heures pour rallier le camp de base au sommet, en solo et sans oxygène ! La performance paraissait jusqu’alors impossible. « Cela m’a conforté dans l’idée que je pourrais faire l’Everest en moins de 24h !».

C’est l’année précédente que notre ‘’géant des cimes’’ (1m67 pour 55 kg) avait repris sa course aux 8000.

Autoportrait au sommet- photo M.Batard.

Au top avec les Auvergnats

Un treck de l’Annapurna et une première sur l’arête ouest du Thamserku avaient déjà tissé des liens avec ses clients auvergnats. L’implication de la Caisse d’Epargne régionale et du Conseil Général du Puy de dôme offraient à Marc Batard l’opportunité de viser le Dhaulagiri à la tête d’une cordée Arverne. Le sommet, à 8167m, n’avait été violé pour la première fois qu’en 1960.

En ce mois de décembre 87, seuls Marc et Sundare Sherpa atteindront l’objectif, épuisés par des conditions météo dantesques, rampant sous des rafales à 200km/h et des pics du thermomètre à -50°C. Neuf mois plus tard, c’est en marge de l’expédition Everest 88 organisée par François Poissonnier qu’il va réaliser l’EXPLOIT. Après deux renoncements successifs et profitant de la trace de la cordée Boivin (dont le Chamalièrois Jean-Pierre Frachon) partie du camp de base trois jours avant lui, Marc Batard rallie le sommet, en solo et sans oxygène, en 22h et 29mn.

Juste à temps pour voir s’envoler Jean-Marc Boivin, premier parapentiste du toit du monde en ce 26 septembre 1988 doublement historique. Le record du ‘’sprinter’’ tient toujours.

La montagne et l’humanisme   

Marc retrouvera le sommet de l’Everest deux ans plus tard avant de se lancer dans d’autres challenges qui mettront en exergue ses talents de grimpeur…et son esprit rebelle.

Fin 91, d’abord, c’est avec délice qu’il échappe aux festivités du réveillon en ouvrant une voie hivernale sur la face nord des Grandes Jorasses. Huit jours de galère et de bivouac accroché à la paroi.Contrairement à l’usage, il ne veut pas donner son nom à cette nouvelle voie. Ce sera donc, en référence au tableau de Picasso, L’enfant et la colombe, symbole de pureté et de paix.

En mars 94, équipé de la valise de bivouac qu’il a inventé, c’est encore en solo qu’il trace une voie inédite sur la face ouest des Drus. Dix journées de souffrances sur une trajectoire où il flirte avec la mort et qu’il baptisera Soutien aux SDF. On ne se refait pas !

C’est dans cet esprit qu’en 1995 Marc Batard crée l’association En passant par la montagne afin d’aider des jeunes en difficulté à s’en sortir par les vertus de l’alpinisme : dépassement de soi, discipline, respect de l’autre. Ils sont jusqu’alors 10 000 jeunes à avoir pu bénéficier de cette expérience.

Il est libre Marc 

Entraînement avec M.Ali et P.Nuru- photo P.Tournaire. 

Le passage au XXIème siècle marquera une rupture dans la vie de l’impétueux natif du Lot et Garonne qu’un évident mal-être n’a pas lâché depuis sa jeunesse. Père de trois enfants, l’éternel torturé découvre son homosexualité… et la révèle tout naturellement, sans ostentation, en refusant « le militantisme qui conduit à l’embrigadement. »

La fuite en avant, de sommets en à-pics, fait place alors à une stabilité qui le ramènera vers la peinture, les conférences, un peu de vie parisienne, la création de Guides sans frontières en 2016 ou le partage de ses exploits… avec ses neuf petits-enfants.

La fin de l’itinérance n’a pas fait de Marc Batard un ermite. « Si finalement j’ai choisi ce coin tranquille des Combrailles, c’est que l’endroit est central, pratique pour se déplacer dans l’hexagone. » C’est donc d’ici, où il réside avec son compagnon et leur chien Kili, que le ‘’fils de l’Everest’’ organise sa quête de sponsors en vue d’un ultime défi.

Pour fédérer les énergies et médiatiser son projet d’école de guides de très haute montagne, il prépare sa troisième ascension de l’Everest «… ou plutôt de Sagarmatha, le vrai nom népalais de ce sommet !» avec le pakistanais Muhammad Ali Sadpara et le népalais Pasang Nuru Sherpa. Il a prévu de fêter là-haut ses 70 ans révolus, ce sera en mai 2022 «… et, bien sûr, toujours sans oxygène ! »

Parce qu’il ne manque décidément pas d’air ce Marc !

 

Photo P.Tournaire.

 

 

À propos de l'auteur

Yves Meunier

Yves Meunier

Bourbonnais originaire de Gannat où il s’est essayé au rugby sous le maillot de l’ASG pendant une douzaine d’années. Diplômé d’Etudes Supérieures en Sciences Economiques à l’Université de Clermont. Journaliste à France3 Région de 1972 à 2007. Aujourd’hui impliqué avec des amis dans une aventure viticole du côté de Saint-Emilion et toujours en prise avec le sport auvergnat au sein de l’Union des Journalistes de Sports en France.

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