Accueil » Chroniques » La « course aux clous » Michelin, en 1892  
Ultimes réglages et vérifications avant le départ. André Michelin (à l’arrière-plan, sous son panama) surveille les opérations. © Michelin
Chroniques

La « course aux clous » Michelin, en 1892  

En 1891, Michelin et Cie n’a que deux ans lorsque la course cycliste Paris-Brest-Paris, remportée par Charles Terront en 71 heures sans sommeil, met en évidence les vertus made in Clermont du pneu démontable. Voici donc venu le temps d’enfoncer le clou ! Ce sera, l’année suivante, l’unique but de la Course Michelin internationale Paris-Clermont.

En toute logique, le règlement stipule que, quelle que soit leur marque, les machines – une seule par inscrit avec plombage obligatoire des roues au départ – devront être équipées de pneus Michelin… achetés par les coureurs ! La durée de l’épreuve, exclusivement ouverte aux amateurs de toute nationalité, ne doit pas dépasser 60 heures. Initialement programmé pour Pâques, le départ est finalement donné, porte Picpus (porte Dorée) au bois de Vincennes, le jour de la Pentecôte 1892 (5 juin) pour cause de lune favorable à l’exercice sportif nocturne sur des machines de plus de vingt kilos, dépourvues d’éclairage.

« [I]l faut ta gueule dans tous les journaux »

Rien n’étant laissé au hasard, André Michelin n’hésite pas à stimuler son frère Édouard, tant pour attiser la production (« Tu peux t’exciter sur la fabrication, tu n’as pas fini de vendre. ») que pour encourager la communication : « Il nous faut partout une nuée de photographes, il faut ta gueule dans tous les journaux. » Jamais à court d’imagination, André invente même, pour chaque compétiteur, un itinéraire des quelque 400 km de la course au format poche, qui se déplie comme un accordéon. Cette innovation annonce les cartes routières, expérimentées lors de la Coupe automobile Gordon-Bennett de 1905 sur le circuit d’Auvergne et officiellement commercialisées en 1910.

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes du pneu démontable si la maison Clément, dépositaire exclusif en France des pneus collés Dunlop, ne s’invitait dans la course en faisant courir deux professionnels. À cette provocation déloyale, Michelin répond avec le superbe culot qui accompagne presque toujours les plus grandes réussites : puisque c’est comme ça, entre Nevers et Riom, la route sera jonchée de clous savamment disposés, pointes en l’air ! Succès garanti. Certes, le coureur « pro » Stéphane chaussé en Dunlop arrive premier, place de Jaude en 17 heures 12 minutes, mais au terme d’un « calvaire » apocalyptique car, faute de chambres à air, le malheureux se retrouve dans l’impossibilité de réparer rapidement ses innombrables crevaisons.

«Seul, roulant [ …] sur ses jantes… »     

L’itinéraire en accordéon, vendu 2,50 F, à l’origine des fameuses cartes routières. © Michelin

« Le voilà seul, roulant quand même sur ses jantes, ses pneumatiques crevés frottant contre les fourches, menant péniblement un train de douze kilomètres à l’heure. Il fait ainsi soixante-dix kilomètres ! Pendant les autres quarante-deux kilomètres de ce CALVAIRE, il a pu changer plusieurs fois de machine grâce à l’amabilité d’amateurs qui ont mis à sa disposition successivement des machines à caoutchouc PLEIN, à caoutchouc CREUX, qui n’étaient pas à sa taille et dont aucune n’était réglée en course…[1] »

Ayant copieusement bafoué les règlements mis en place par les organisateurs, il est déclassé. Un passionné de cyclisme et d’automobile d’origine anglaise, Henri Farman (1874-1958)[2], futur pionnier de l’aviation, est déclaré vainqueur. Et Michelin d’ironiser en soulignant que, pour la première fois dans une course de ce type, une énorme proportion d’engagés (61 sur 76) a rallié Clermont-Ferrand… « Et cela malgré les clous semés par nos soins » !

Moralité tirée « avec un certain orgueil » par Michelin : notre « pneumatique est excessivement confortable et […] sa réparation est un jeu. » 

Merci…

Stéphane Nicolas, en charge du patrimoine de l’entreprise, de sa conservation et de sa valorisation.

[1]                Propos du représentant de l’entreprise Clément dans Le Petit Clermontois, 10 juin 1892.

[2]              Naturalisé Français en 1937.

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

Commenter

Cliquez ici pour commenter

Sponsorisé

Les infos dans votre boite