Guy de Maupassant souffrant de violents troubles gastriques, consulta le docteur Alexis Baraduc, l’une des figures du thermalisme local, sur la recommandation de son père. La médecine thermale n’avait alors rien de la parenthèse ouatée que suggère aujourd’hui le mot « spa ». Lavages d’estomac, bains, douches, verres d’eau bus à heures régulières, longues marches prescrites entre deux prises : le curiste soumettait son corps à une discipline quotidienne dont la douceur n’était assurément pas la première vertu.
À Châtel-Guyon, Maupassant logeait au Splendid Hôtel, qui domine le parc thermal. Mais il aimait aussi gagner Enval, le hameau voisin, au bord de l’Ambène, à l’entrée des gorges étroites qui portent son nom. Selon la tradition locale, il aurait séjourné dans une maison de brique et à pans de bois, sur l’autre rive du ruisseau.
Enval offrait un contraste saisissant avec la station. Les chemins serpentaient entre les rochers et les bois, l’eau courait parmi les blocs de pierre avant de rejoindre la plaine.
Plus loin s’ouvraient les horizons de la Limagne. Maupassant remarquait les voitures de foin tirées par des vaches, les hommes coiffés de grands chapeaux noirs, la poussière des chemins et les vallons silencieux.
À la station même, le décor restait modeste : un établissement de bains, un jardin, un kiosque protégeant la source, les curistes accomplissant gravement leurs promenades prescrites et, le soir, la musique d’un petit orchestre. Le Châtel-Guyon qu’il connut n’était pas encore celui des grandes constructions de la Belle Époque. Les Grands Thermes actuels ne seront édifiés qu’au début du XX e siècle. Le casino-théâtre date des années 1898-1900 et la ligne de Riom à Châtel-Guyon n’ouvrira aux voyageurs qu’en 1912. Maupassant observait alors une station encore en devenir.
La naissance d’un roman
De ces séjours naquirent plusieurs chroniques, puis un roman. En août 1885, Gil Blas publie, sous le pseudonyme de Maufrigneuse, Mes vingt-cinq jours. Le texte se présente comme le journal oublié par un curiste dans le tiroir d’une chambre d’hôtel.
Derrière ce dispositif, on reconnaît les habitudes, les paysages et les personnages croisés à Châtel-Guyon, ainsi que le rituel monotone de la cure : boire, marcher, se baigner, recommencer.
Deux ans plus tard paraît Mont-Oriol. Maupassant n’y reproduit pas un lieu : il compose une géographie romanesque. Enval prête son nom et une part de son décor à la station fictive d’Enval-les-Bains. Châtel-Guyon lui apporte le spectacle thermal, ses médecins, ses malades, ses rivalités et surtout la fièvre économique qui accompagne alors le développement des villes d’eaux. Mont-Oriol, enfin, est la station concurrente que le romancier fait surgir autour d’une nouvelle source, dont il suffit de proclamer les vertus pour éveiller les appétits. Maupassant n’eut pas besoin d’inventer le mariage de l’eau et du capital. Lorsqu’il arrive à Châtel-Guyon, la « guerre des sources » appartient déjà à l’histoire récente de la station. En 1878, le docteur Alexis Baraduc s’est associé au banquier parisien François Brocard afin de créer la Société des eaux minérales de Châtel-Guyon.
Quelques années plus tard, la municipalité tente de lui opposer son propre établissement thermal. Derrière l’affrontement des eaux et des médecins se jouent des questions de capitaux, de terrains, de clientèle et de réputation. C’est exactement le monde dont Mont-Oriol démonte les rouages. Une source jaillit.
Aussitôt se pose la question de sa valeur. Autour d’elle apparaissent médecins, propriétaires fonciers et investisseurs. Il faut acheter des terres, bâtir, attirer les malades, donner un nom au lieu et persuader le public des vertus de l’eau. Le financier Andermatt comprend qu’une source n’a de valeur que si elle jouit d’une réputation. L’eau n’est plus seulement de l’eau : elle devient un produit, un argument médical, une promesse, une marque.
Plusieurs figures du roman ont naturellement été rapprochées des hommes observés par Maupassant à Châtel-Guyon. Il serait pourtant imprudent de transformer Mont-Oriol en roman à clefs. Maupassant observe, combine, déplace et caricature. Ses personnages doivent davantage à un milieu et à un système qu’à la reproduction fidèle d’individus réels.
De son écriture affleure pourtant une évidente tendresse pour ce pays. Maupassant imagine Mont-Oriol « couché dans les bois », sur une terre embaumée, dominant les « horizons bleus de la Limagne ». La satire ne prend jamais le pas sur l’enchantement. L’Auvergne est à la fois une terre désirée et une terre exploitée, un paysage qui semble immuable et le théâtre d’une agitation où chacun cherche à capter quelque chose : l’eau, les terrains, l’argent, les malades ou leur confiance.
George Sand avant Maupassant
Bien avant Maupassant, George Sand avait elle aussi découvert Enval. Dans Souvenirs d’Auvergne, texte écrit à Nohant en décembre 1874 pour l’Annuaire du Club alpin français, puis repris après sa mort dans Dernières Pages, elle évoque « un petit coin aux environs de Riom » où elle aimait autrefois revenir. Elle décrit un Enval que Maupassant n’a pas connu. Le hameau est installé dans une « impasse volcanique », près du « bout du monde ». Les maisons sont bâties en lave sombre ; des balcons irréguliers reposent sur de grossiers troncs d’arbres et les escaliers extérieurs sont formés de grandes dalles de Volvic. Entre les maisons et les rochers, l’eau circule au milieu de la végétation.
Puis vient la source : « Je ne veux pas oublier la source minérale d’Enval, propriété d’une vieille bonne femme qui l’a enfermée dans une cahute et qui la vend aux amateurs. C’est une eau limpide et acidulée, délicieuse au goût et dont les habitants de Riom font usage comme eau de Seltz. Ceux d’Enval la prisent à l’égal du vin, et, pour mon compte, je la préférerais beaucoup, quoique le vin des coteaux environnants soit très-bon. »
La source minérale décrite par Sand est aujourd’hui associée à la source de la Cascade, devenue source Marie, du nom de la femme qui la gardait. Chez elle, l’eau appartient encore à une économie familière : une vieille femme veille sur la source, les habitants viennent y boire, on compare son goût à celui du vin voisin. La source est une richesse locale, que l’on partage et que l’on vend modestement.
Sand remarque pourtant que le village change. La « civilisation », écrit-elle, a pénétré dans le hameau dont elle avait gardé le souvenir, et son ancien caractère s’efface peu à peu. Lorsque Maupassant arrive quelques années plus tard, cette transformation est devenue un sujet romanesque. Entre la vieille femme de Sand et le financier Andermatt, l’eau a changé de monde. La source elle-même ne change guère ; c’est la société qui change autour d’elle.

La cure comme théâtre social
Dans la seconde moitié du XIX e siècle, le thermalisme connaît un essor considérable. Le chemin de fer rapproche les stations des grandes villes : hôtels, promenades, jardins, kiosques et casinos organisent autour du traitement médical un monde saisonnier.
Mais les villes d’eaux ne se ressemblent pas. Maupassant compare volontiers Châtel-Guyon à Royat, alors plus fréquentée et plus mondaine.
La cure est déjà un théâtre social. On vient y soigner un estomac, des rhumatismes, les nerfs ou toutes sortes de douleurs que la médecine de l’époque confie volontiers aux eaux. Mais on y rencontre aussi des connaissances, on observe les nouveaux arrivants, on noue des relations et parfois des affaires. Autour de la prescription médicale s’organise une sociabilité faite d’oisiveté forcée, d’attente et de conversations répétées.
C’est cette société que Mont-Oriol saisit avec mordant. Andermatt ne vend pas seulement une eau : il construit les conditions nécessaires pour qu’elle devienne rentable. Il faut lui attribuer des vertus, convaincre des médecins, attirer des malades,
aménager le paysage et bâtir des hôtels. L’établissement thermal devient une
entreprise où médecine, mondanités et spéculation foncière se renforcent les unes les
autres.
Maupassant ne s’attaque pas au principe de la cure. Il connaît trop intimement le corps malade et l’espoir placé dans un traitement. Ce qu’il décrit avec férocité, c’est tout ce qui vient se greffer sur cette attente : l’autorité du médecin, la réputation d’une source, la crédulité du malade, puis le capital capable de convertir les trois en entreprise.
George Sand et Maupassant racontent ainsi deux âges d’une même source. Chez l’une, elle demeure la richesse modeste d’un hameau, chez l’autre, elle devient une affaire médicale, économique et financière.
Le thermalisme a changé. Les cures relèvent désormais d’un cadre médical et administratif qui n’est évidemment plus celui du XIX e siècle. Mais demeure le désir de suspendre le cours ordinaire de la vie, de soumettre son corps fatigué à un autre rythme, de s’en remettre à un lieu, une eau et un paysage.













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