Andreï Tarkovski est considéré comme l’un des cinéastes les plus influents de l’histoire du cinéma. Sa carrière de réalisateur est assez courte puisqu’il n’a signé que sept longs-métrages, un nombre suffisant, pourtant, pour imposer une vision particulière du septième art. Il y a introduit une dimension spirituelle tout en faisant preuve d’une exceptionnelle maîtrise technique.
Tarkovski s’impose dès 1962 avec son premier film, L’Enfance d’Ivan, qui décroche le Lion d’or à la Mostra de Venise. Les bases de son style sont déjà présentes : une beauté visuelle saisissante et une réflexion profonde sur l’innocence brisée.
Ses films suivants, comme Andreï Roublev ou Le Miroir, sont cependant jugés trop complexes et métaphysiques par les autorités soviétiques. Celles-ci lui « mettent la pression », ce qui ralentit sa production. Avec Solaris et Stalker, il utilise le fantastique et la science-fiction pour explorer l’âme humaine, la foi et les limites de la raison. Contraint de quitter l’Union soviétique pour créer librement, il réalise ses deux derniers films en Europe : Nostalghia et Le Sacrifice.
Il est emporté par un cancer fin 1986, à seulement 54 ans, mais il a laissé derrière lui une approche personnelle unique — le « sculpter le temps » — caractérisée par des plans-séquences très longs, une utilisation symbolique des éléments et une atmosphère onirique. La seule rétrospective proposée cette année, 40 ans après sa disparition, sera clermontoise, à l’initiative du cinéaste Pierre Levchin.
“Son travail me fait vibrer à chaque instant”
Olivier Perrot : D’où vous est venue l’idée de monter cet événement ?
Pierre Levchin : Cela faisait quelques années que je réfléchissais à consacrer une rétrospective à l’ensemble de son œuvre, car son travail m’a toujours influencé en tant qu’artiste. Dès que je regarde l’un de ses films, cela me mène automatiquement vers d’autres chemins… Cela a fait évoluer beaucoup de choses en moi. Je ne cache pas que j’ai des origines russes et que son travail me fait vibrer à chaque instant. Il me semble important qu’à un moment, le public se saisisse à nouveau de son œuvre.
Tarkovski a-t-il fait un cinéma historique, témoignant de la vie de son pays ?
Il y a un côté historique, puisque le ministère du Cinéma avait sous contrat des cinéastes — dont Tarkovski — qui devaient réaliser des films sur l’histoire de l’URSS. C’est ce qu’il a fait avec ses deux premiers films, mais on se rend compte rapidement qu’il parle surtout de sa propre vie, et notamment de l’exil qui l’habitait déjà. Je pense qu’il était en désaccord total avec son pays depuis longtemps.
Connaissant l’ambiance en URSS, était-ce un artiste muselé par les autorités ?
Quand on lit son journal, on comprend la pression qu’il subissait à travers le silence du KGB. Il était sous contrat, mais lorsqu’il posait des questions, il n’obtenait aucune réponse, ce qui le rendait fou. Parfois, on lui refusait même les financements pour l’affaiblir.
Qu’est-ce qui caractérise sa filmographie ?
Selon moi, on pourrait résumer le cinéma de Tarkovski en disant qu’il montrait la beauté de la laideur, de l’homme et de l’humanité pour en extraire l’étincelle. C’est un peu cela le secret de son cinéma, c’est ainsi que je le ressens.
Chaque image apporte quelque chose
Doit-on regarder son travail sur plusieurs niveaux ?
Les images paraissent sombres, mais le travail de composition est si poussé que chaque image est une œuvre d’art. On tend vers un cinéma contemplatif. La caméra peut s’arrêter sur un morceau de radiateur, avec une branche d’arbre derrière la fenêtre et un pot posé sur le rebord, et là, on se dit : « Ah ouais, il se passe quelque chose… ». L’image est lourde de sens. Même si l’on ne saisit pas immédiatement le texte ou la narration, l’image parle au spectateur. C’est là sa force : même si l’on ne « comprend » rien au sens propre, chaque image apporte quelque chose. Il a le pouvoir de nous transformer.
Est-ce un cinéma exigeant ?
Non, aucune exigence. On peut même s’endormir pendant l’un de ses films et, au réveil, accueillir ce qui se passe à l’écran. Aucune image ne laisse indemne ; il faut vivre l’expérience.
Est-ce facile de monter une rétrospective Tarkovski ?
Je me suis retrouvé à devoir appeler les Russes pour négocier la location des copies, en particulier pour cinq films. Finalement, les discussions ont été très cordiales et tout s’est bien passé.
Que dit-on du cinéma de Tarkovski dans la Russie actuelle ?
Je n’en ai aucune idée et, au fond, je ne veux pas le savoir. Ce qui m’intéresse, c’est le résultat artistique, par-delà la politique et la guerre. Le propos n’est pas là. Le fils de Tarkovski sera présent durant cette semaine de rétrospective et il est hors de question de parler du conflit actuel. Il vient parler de son père en tant qu’artiste. Son grand-père était un poète des mots, son père un poète de l’image, et Andreï Tarkovski fils est également un poète.
Tarkovski : une référence
Olivier Perrot : Que représente Tarkovski aujourd’hui dans l’univers cinématographique ?
Pierre Levchin : Dans l’enseignement, il revient régulièrement. J’ai récemment discuté avec des lycéens de Godefroy-de-Bouillon en option cinéma : ils connaissent Tarkovski, c’est une référence. Après, est-ce que les professeurs insistent assez ? Je ne sais pas. C’est pour cela que mon but est d’appuyer ce cinéma pour que même celui qui préfère les blockbusters ou le cinéma très académique de la Fémis vienne s’y confronter. Je sais qu’à partir du moment où quelqu’un voit un de ses films, il en parlera toute sa vie.
À chaque séance, un spécialiste interviendra. Le cinéaste fait-il l’objet d’une littérature importante ?
Il y a toujours des gens qui ont besoin de décrypter ce cinéma et cette écriture, de comprendre des choses à travers l’histoire. Son cinéma s’inscrit dans une lignée historique, au même titre que le cinéma japonais ou un certain cinéma américain. Tarkovski a influencé énormément de réalisateurs, mais aussi des plasticiens et des écrivains. Il suffit de lire ce que certains conférenciers présents ont écrit : c’est déjà presque de la prose.
Que diriez-vous au public pour l’inciter à venir voir des film de cette rétrospective ?
S’il est un minimum curieux, qu’il se laisse porter. Il n’aura, au final, que de bonnes surprises… même en cas d’incompréhension. Tarkovski était un grand intellectuel, mais il a toujours laissé une place pour le cœur, et cela se ressent dans chaque image.
Rétrospective Andreï Tarkovski du 25 février au 1er mars 2026, divers lieux à Clermont.
Programme détailléesur le site de l’association de Pierre Levchin et Anne-Sophie Emard, Dersu & Uzala : https://dersuzala.com/














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