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Vague à l’âme

Faut-il insister sur l’élégance chic de chaussettes caoutchouc grossières pour passer l’aqua alta ?

Dans une ville qui prit son essor à l’heure où la mode était aux chausses, on pourrait y voir une subsistance du passé.

Faut-il rappeler l’ardente obligation de la rencontre de l’Autre si chère aux voyageurs ?

On est ici servi, plus qu’en tout autre lieu, parmi ces vingt-deux millions de touristes annuels où toute la diversité du monde se croise et se froisse, se heurte et piétine, inventant une escrime voyageuse de perches à selfies.

Imaginons, par un petit calcul sans intérêt, les remplacer par une armada de 150 semi-remorques passant et repassant quotidiennement sur quelques rues étroites seulement et dans un espace restreint de quatre kilomètres sur deux.

On est tout autant servi de proximité dans les vaporetti bondés de regards impassibles, fatigués ou ébahis. De l’art du tassement !

Faut-il appeler au perchoir les anciens maîtres de la Méditerranée et les inventeurs du ghetto, la République d’un homme et ses sombres oubliettes, les fastes sulfureux et les manœuvres, le spritz et les poisons, l’exhibition du luxe et du raffinement dans ses façades de marbres ou les pinceaux de ses mercenaires de la toile ?

Faut-il y adjoindre son industrie phare et ancestrale mais s’en tenir à la critique de ces verroteries qui font assaut de mauvais goût et emplissent pourtant, en nombre, les valises au retour ? Calées entre quelques masques authentiques ou canotiers en plastique.

Faut-il se targuer de savoir et évoquer la subsidence comme la subduction qui depuis si longtemps la menacent, dans une préoccupation intime avec la vie d’une cité que d’aucuns disent morte ?

Et pourtant elle est toujours là, ses habitants de moins en moins comme la faculté d’échapper aux hordes barbares. Des désirs de fuite, loin dans la lagune, se font plus pressants, comme de se réfugier le jour pour ressortir la nuit à la pâle lueur des rares éclairages et dans une quiétude mystérieuse et envoutante revenue.

Tout voir, puisque tout a été vu

Si difficile que cela soit dans la foule qui la submerge plus encore que les marées, pourtant, la magie opère toujours, même après le temps des visites successives.

Il est vrai que ce décor singulier reste extraordinaire de beauté et d’aléas. Il est vrai qu’il joue toujours de la lumière comme des ombres.

Il est vrai que l’on peut toujours se ravir des palettes chromatiques qui se forment sous nos yeux quand se rencontrent et se superposent les pieds des façades rongées et le céladon de l’eau où elles se reflètent.

Il est vrai que s’y perdre reste possible, en cherchant bien, et malgré la routine de la répétition.

Il est vrai que se repaître du trafic du grand canal depuis le café de la Ca Pesaro, après avoir arpenté ses étages et s’être rassasié de ses peintures, fait passer de back stage aux feux de la rampe dans ce théâtre vivant.

Il est vrai qu’un concert à la Fenice, c’est participer au mythe du lieu comme à sa réalité : son public et son acoustique.

Il est vrai que quelques campi résistent encore aux pas des touristes et que des trattorias familiales subsistent dans la musique des voies latines de ses convives et le plaisir des papilles pour des seiches à l’encre et polenta.

Il est vrai qu’après tant de visites successives, il devient possible, sans carte ni GPS, d’y déambuler pour tout voir – enfin – puisque tout a déjà été vu et que, dans cette répétition, s’installe un sentiment de lassitude nostalgique comme en écho à celle de la cité.

Il est vrai aussi que, de la Giudecca, le calme revient, le regard à distance sur les Zatterre, San Marco, l’Arsenal et, plus loin, le jardin de la Biennale. Il n’y a pourtant que quelques centaines de mètres mais déjà l’infini.

Faut-il donc ne plus aller à Venise que pour son obscurité, pour un concert ou pour une exposition à la Dogana (di mare) ? Presqu’en catimini pour échapper à la foule ? Faut-il ne plus choisir que l’hiver ou souffle, glaçante, la Bora ?

Faut-il même revoir Venise ? Me faudra-t-il y retourner une dixième fois pour le savoir ? Parce qu’au final, si l’esprit du lieu n’est plus qu’un fantôme, sa magie, même émoussée, demeure, tangente comme l’aplomb chancelant de ses façades et de ses campaniles.

« L’élégance chic de chaussettes caoutchouc… »

À propos de l'auteur

Eric Gauthey

Eric Gauthey

Né avec la crise des missiles de Cuba, son enfance, ses études et ses premières années de la vie d’adulte furent nomades.
Au début des années 90, il émigre à Clermont-Ferrand pour se sédentariser. Son métier, non moins sédentaire, l’engage dans le service au public (transports publics de l’agglomération clermontoise).
Le voyage reste sa passion, pour ses vacances mais pas seulement. Cofondateur d’Il Faut Aller Voir et du RV du Carnet de Voyage, il pousse jusqu’à publier deux ouvrages : « Cher Bouthan » – 2011 et « Buna Tatu » - 2017 (sur l’Ethiopie).

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