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"Le Forhu à la fin de la curée" de Jean-Baptiste Oudry- château de Fontainebleau (1746).
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La curée

Petit exercice d’analyse de texte, ou plus exactement de commentaires : ceux liés à un article du Monde sur les récentes manifestations de militants écologistes, en France, dans les aéroports. Que nous apprennent les points de vue des lecteurs qui se sont exprimés spontanément sur le sujet ?

Si on ne s’agace pas du côté “café du commerce” qu’ils peuvent avoir, les commentaires sur internet – dans les réseaux sociaux mais aussi en complément des articles de presse – sont des ressources passionnantes à analyser. Certes, il faut prendre en compte le biais du support : Facebook, LinkedIn, TikTok ou un article du Figaro en ligne ne toucheront pas le même public. Outre le fait que tous les lecteurs d’un contenu ne vont pas le commenter.

Néanmoins, jouons à ce petit jeu autour d’un article du Monde.fr sur les “marches du climat” dans les aéroports, au nom de la réduction du bilan carbone lié à l’aviation. Je vous propose ci-dessous ma grille de lecture toute personnelle sur le fond et la forme des commentaires – 38 à ce jour. Je précise aussi que je ne me positionne pas sur le sujet évoqué, mais que je m’intéresse à la manière dont il est perçu.

Constat 1 : des réactions clivantes et clivées

“Les pires ennemis du climat sont écologistes”, “quelques dizaines d’illuminés”, “le goulag pour ceux qui refuseraient” : les lecteurs n’y vont pas par quatre chemin. La grande majorité sont contre les actions décrites dans l’article – c’est leur droit – mais les termes employés, les parallèles, les certitudes assénées, montrent une très forte polarisation des opinions. On savait l’écologie clivante, mais quand on lit les 38 commentaires, c’est tout de même violent et ça ne laisse pas beaucoup de place à un dialogue potentiel ou à un questionnement sur la démarche de l’autre (les quelques commentaires pro-manifestants qualifient les détracteurs de “Khmer croissance” …)

Cette logique pousse d’ailleurs plusieurs lecteurs à faire des projections franchement aberrantes quand on les lit à froid, comme les mentions de la barbarie soviétique qui serait la prochaine étape, un monde “évidemment sans internet ni téléphone mobile car ça consomme beaucoup d’électricité” … en miroir d’une foi très ancrée dans le progrès économique et technologique. Petit clin d’oeil à la “loi de Godwin” que l’on peut facilement vérifier sur internet.

Constat 2 : une comparaison constante

Entre l’impact de l’arrêt du nucléaire en Allemagne ou les porte-conteneurs “qui polluent beaucoup plus que toutes les voitures et avions réunis”, il y a toujours un point de comparaison à faire. En effet, on parle ici d’émissions de gaz à effet de serre : cela se mesure, dans l’absolu. Donc on peut dire que telle ou telle activité est plus “polluante” qu’une autre, à ce titre.

Sauf que la prise en compte des chiffres est très complexe : la mesure se rapporte-t-elle aux avions, ou au passager, et est-ce une moyenne selon le degré de vétusté d’une flotte, et quid des vols long versus moyen courrier … de même, comment prendre en compte les émissions carbone dans la chaîne de valeur (fabrication, “fin de vie” de l’avion), les potentiels d’amélioration technique, l’impact des infrastructures ?

Les chiffres balancés dans ces commentaires sont donc assez variés et probablement peu pertinents pour comparer un moyen de transport avec une source d’énergie ou une industrie manufacturière.

Constat 3 : la stratégie d’évitement

Corollaire du constat précédent, la comparaison est un moyen de dire qu’il vaudrait mieux s’attaquer à une autre cible. Pourquoi s’en prendre aux avions s’ils polluent finalement peu (chiffres – plus ou moins contestables – à l’appui) alors qu’il y a tant à faire sur les grandes industries (entre autres) ?

J’ai tout de même l’impression que la majorité de ce type de commentaires sont des justifications pour ne pas changer ses habitudes. En effet, si l’on démolit l’argument comme quoi l’avion pollue, si l’on détourne le viseur sur un secteur qui nous impactera moins, c’est notamment … parce qu’on aime bien prendre l’avion (ou que c’est pratique, ou important pour l’économie, etc). Même sans forcément s’en rendre compte, la résistance au changement de nos habitudes est un biais cognitif majeur qui peut obscurcir notre jugement.

Constat 4 : mort aux messagers

Comme en politique, les attaques ad hominem sont légion dans les commentaires. Outre les termes choisis, les lecteurs se demandent surtout “s’ils sont venus en cheval ou en charrette”, s’ils seraient prêts à faire des efforts individuels comme utiliser moins le smartphone, voire ne pas faire d’enfants : “Seront-ils cohérents ou préfèrent-ils se spécialiser dans les efforts que les autres doivent faire, puisqu’ils ne prennent pas l’avion ?” 

Beaucoup de commentateurs se moquent aussi du petit nombre de manifestants, visibles sur les photos : “10 en comptant le laveur de carreaux”, “onze pingouins” pour “des manifestations toujours extrêmement minoritaires”. Et questionnent ouvertement les choix journalistiques de parler de ces actualités compte tenu de leur faible impact (populaire).

Là aussi, s’attaquer aux porteurs du message est un moyen de décrédibiliser le message lui-même, tout en évitant de l’évoquer sur le fond.

***

On a enfin d’autres types de commentaires plus minoritaires mais significatifs, comme les inévitables trolls, ceux qui assument sans complexe et sans prise en compte du problème de base (“moi je prends l’hélico après l’avion, c’est sympa”), et bien sûr les arguments économiques (chômage, perte concurrentielle, domination chinoise ou américaine) qui sont inévitablement liés à l’écologie punitive au niveau “macro”, et qui les disqualifient d’emblée.

Seule une poignée de commentaires laissent place à un peu de nuance, quitte à ne pas être d’accord avec les actions menées. Finalement, le plus posé et le plus ouvert aux opinions divergentes est celui proposant “la mise en place d’un passeport CO2 individuel”, reconnu comme une solution idéale puisque adaptable aux besoins de chacun … mais, du côté du déploiement, une vraie usine à gaz.

En résumé, beaucoup d’hostilité voire de haine, des arguments pas toujours bien étayés, des manoeuvres verbales en tous sens pour décrédibiliser … et très peu d’ouverture à l’autre, d’interrogation sincère, de nuance. La grande majorité reste dans son pré carré et ne se demande pas pourquoi l’autre pense ou agit différemment – du moins en ce qui concerne les réactions à cet article (les commentaires sont, par exemple, très différents sur les crues torrentielles dans les Alpes Maritimes).

Dommage, car on trouve malgré tout, dans ces commentaires, quelques pépites intéressantes, sur des chiffres originaux, des exemples, des liens ou des références. Et, bien sûr, le fait que les retours soient si clivants est en soi une information à prendre en compte.

Mais on ne rame clairement pas dans le même sens.

Et, pendant ce temps, le CO2 s’accumule. 416 ppm, le seuil actuel, n’a pas été vu depuis 3 millions d’années. Quand le niveau de la mer était 16 mètres plus haut qu’aujourd’hui.

Pour aller plus loin sur le sujet : l’art d’avoir raison, par Schopenhauer, et le Codex des biais cognitifs, très utile pour connaître nos petites faiblesses qui influent sur le jugement.

 

À propos de l'auteur

Damien Caillard

Vidéaste, entrepreneur, homme de médias, Damien Caillard "navigue" dans l'écosystème d'innovation clermontois depuis 2016 avec sa participation au Connecteur puis au Club Open Innovation Auvergne. En 2018, suite à la démission de Nicolas Hulot, il choisit d'orienter son action professionnelle sur la transition écologique et sociale et sur la résilience territoriale. Pour ce faire, il édite un média dédié (Tikographie), organise des événements à Epicentre Factory et développe une offre d'accompagnement des groupes humains à la transition et à la résilience.

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