La « vitesse très grande », Jenatzy, bien aidé par Michelin, l’avait déjà poursuivie et rattrapée, au printemps 1899, en dépassant pour la première fois la barre mythique des 100 km/h. Le fleuron industriel clermontois, lui, s’était déjà fait remarquer lors de la course cycliste Paris-Brest-Paris (1891) remportée par Charles Terront avec huit heures d’avance sur le deuxième grâce à ses pneus démontables, puis avec L’Éclair, la première auto à rouler sur l’air et les routes cahotantes du Paris-Bordeaux-Paris, en 1895.
En ces années pionnières, les gentlemen de la locomotion automobile en pleine effervescence se lancent volontiers des défis, tant pour la gloire du sport que pour promouvoir des titres de presse. Peu après l’explosion au grand jour des moteurs du Clermontois Fernand Forest et de l’Allemand Rudolf Diesel, l’émulation entre la vapeur, l’électricité et le pétrole est à son comble.

À vos marques…
Du 8 décembre 1898 au fameux 29 avril 1899, sur la piste de deux kilomètres judicieusement damée des Champs d’épandage d’Achères (Yvelines), Paul Meyan, le directeur de l’hebdomadaire La France automobile, organise un concours de vitesse sur le kilomètre lancé.
Un équipementier et deux concurrents se détachent rapidement du lot. Pour les roues et pneus, Michelin. Du côté des pilotes, les ingénieurs Gaston de Chasseloup-Laubat, aristocrate fortuné un tantinet dandy, et le Belge Jenatzy, élevé dans l’ambiance de l’entreprise bruxelloise d’objets en caoutchouc et de pneumatiques de son père. Il vient, en 1897, de créer à Paris la Compagnie générale 1 des transports automobiles. Le marché des taxis de la capitale – des fiacres électriques – met alors en concurrence les entreprises Jenatzy et Jeantaud.

Prêts ?…
Le comte de Chasseloup-Laubat révise une dernière fois les 36 ch et 1 450 kg de sa Jeantaud, de modèle Duc du nom d’un carrossier parisien adepte fervent et prolifique du moteur électrique. Jenatzy bichonne les quinze batteries Fulmen de 450 kg ainsi que les deux moteurs de 50 kw/h et 67 ch qui vont propulser les plus de 1 250 kg de sa Jamais Contente. Les Michelin se concentrent sur les roues novatrices du bolide – toutes de la même taille – et les épais pneus gonflables à talons extensibles qu’ils ont concoctés pour leur poulain.
Partez !
Les deux champions sont roues dans roues. Le 18 décembre 1898, 63,15 km/h pour de Chasseloup. Le 17 janvier 1899, 66,66 km/h pour Jenatzy, immédiatement doublé par les 70,31 km/h de son adversaire qu’il dépasse dix jours plus tard, à 80,35 km/h, avant de lui concéder, le 4 mars, un 92,78 km/h indigeste. En guise de poisson, le 1er avril, Jenatzy s’élance avant que les chronométreurs soient prêts ; une ligne droite pour du beurre !

Mais, le 29 avril 1899, rien – surtout pas ses freins 2 – ne peut arrêter La Jamais Contente. Pensée par son concepteur-pilote comme une torpille électrique aérodynamique à la coque constituée d’un alliage d’aluminium, de tungstène et de magnésium laminé, elle abaisse le record du kilomètre lancé de 38,8 secondes à 34 secondes. Après-coup seulement, l’assistance réalise que le mur des 100 km/h est tombé : 105,879 km/h. Le réputé mauvais caractère de Madame Jenatzy, soi-disant jamais contente, entre dans l’histoire. La grande silhouette, les cheveux roux et la barbe finement taillée de son « Diable rouge » de mari aussi.
Même si son record est battu, en 1902, par l’auto à vapeur de Léon Serpollet qui se joue des 120 km/h, c’est lui qui, en 1909, après avoir renoncé à l’électromobile, passe le cap des 200 km/h, à Ostende, à bord d’une Mercedes équipée d’un moteur à essence, désormais dominateur.
Hélas, le 7 décembre 1913, un tir accidentel lors d’une partie de chasse au sanglier dans les Ardennes belges met Camille Jenatzy hors circuit de la vie, à 45 ans. Aussi malchanceux, son rival, de Chasseloup, était mort d’un cancer, à 37 ans, le 19 novembre 1903, au Cannet, dans les Alpes-Maritimes.

Une vie posthume bien rempli
Dans la mémoire collective, le couple Jenatzy-La Jamais Contente appartient à la légende de l’automobile, à l’origine de tant de fantasmes… Pourtant, d’éminents médecins et scientifiques de renom d’il y a quelque cent-trente ans n’avaient pas manqué d’alerter sur la dangerosité de rouler à cette inimaginable vitesse, susceptible de provoquer une explosion des poumons et/ou un enfoncement des yeux dans leurs orbites ! De la même manière, n’avait-on pas sérieusement pensé, lors des débuts du chemin de fer, que les passagers mourraient d’étouffement dans les tunnels ? Si La Jamais Contente trône au Musée national de la Voiture et du Tourisme de Compiègne, son aura a inspiré au Lions Club de la ville une réplique exacte afin de promouvoir la traction électrique en milieu urbain au nom de la protection de l’environnement.

Plusieurs entreprises, notamment Fulmen pour les batteries, Colaert pour les ressorts ou Michelin pour les roues et pneus jouent pleinement le jeu, de même qu’un professeur de chaudronnerie du lycée technique de Compiègne dont les élèves fabriquent la carrosserie. Le 16 avril 1994, La Jamais Contente 2 commence sa vie de représentation, de congrès en salons,moyennant finances versées à ses propriétaires 3 qui les destinent à la recherche contre le cancer.
Comme un clin d’œil à Jenatzy, le 19 septembre 2016, sur le lac salé Bonneville (Utah, USA), la marque franco-monégasque Venturi pousse les 3 000 ch de sa voiture électrique, baptisée Jamais Contente VBB-3, à la vitesse homologuée de 549,43 km/h avec une pointe à 576 km/h !
Et si l’aventure des « Jamais Contentes » n’avait pas fini de nous faire rêver…
1 Vite promue « internationale » pour esbroufer la galerie !
2 Un ralentisseur à tambour sur les roues arrière en fait office !
3 Deux districts du Lions Club.
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