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Bacchantes /Photo L. Philippe
Photo L. Philippe
Chroniques Culture

Délirante, tonitruante Bacchanale de Marlene Monteiro Freitas à La Comédie

Après une étonnante attente dans le hall de La Comédie, nous sommes accueillis par des bruits stridents : des sifflets. Qui sifflent sur nos têtes comme autant de serpents sopranos déchaînés. Des hommes en blancs des femmes étrangement grimés s’agitent et frénétiquent des spasmes, éructent des cris tandis que des trompettistes en chaussettes blanches tentent l’ordre dans le désordre.

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On est surpris. La fête est commencée et on n’a ni le costume ni le thème. Pourtant c’était dans le titre !
Il y a référence à Euripide, l’histoire est simple : Dyonisos est un des fruits adultérins de Zeus. Sa particularité est d’être né non d’un ventre de femme mais de la cuisse de Zeus. Il est le fils de son père et c’est cette paternité qu’il veut faire reconnaître. Il veut qu’on lui consacre un culte. Dyonisos est entourée de femmes – souvent représentées d’un voile – et ces femmes se livrent à leurs pulsions -dirait Freud qui n’était pas né du temps d’Euripide. La pièce antique est une tragédie, celle d’une vengeance : Un demi-Dieu qui obtiendra le délire fou d’une horde de femmes qui finissent par dépecer de la chair humaine. Surtout, l’une d’elle, triomphante, aura occis son propre fils et ne s’en rendra compte qu’après une scène de reconnaissance atroce.
La purge opérée dans la pièce d’Euripide est littérale : purge des corps et purge de ceux qui s’opposaient à Dyonisos.

Le prélude pour une purge de Marlene Monteiro Freitas est une lecture à la fois littérale et personnelle de la pièce d’Euripide

Littérale car les danseurs/performeurs font ce qu’ils disent et disent ce qu’ils font. Une Bacchanale n’est pas un exercice métaphorique, il n’y a rien à interpréter ; jouir c’est jouir, boire c’est boire, chanter c’est chanter, danser c’est danser. Ce qui est littéral est poussé à saturation, no limit, il ne s’agit pas d’être bercé par l’outrance mais dérangé, gêné jusqu’à emportement.

Bien sûr, il y a eu des départs au cours du spectacle : l’excès, ce n’est pas la sobriété, l’abondance ce n’est pas la précarité et il y a quelque chose d’animal que certains spectateurs ne sont pas – encore – prêts à reconnaître… en eux. Un film va déloger la moitié d’un rang : celui d’un accouchement filmé en noir et blanc. Marlene Monteiro Freitas a refusé le démembrement littéral de la pièce d’Euripide. C’est le passage central de la vengeance de Dyonisos pour être reconnu comme celui qu’il est. Marlene Monteiro Freitas a renversé ce motif. A l’hybris (démesure) du filicide elle a transposé l’hybris de la vie. La naissance, la capacité à procréer est bien la démesure de la femme. C’est un moment de grande beauté. Si on y consent. Comment peut-on oublier que nous sommes mammifères même assis dans un fauteuil rouge ? Parce que la joie d’être est devenue une gaité policée.
Ce qui devient personnel dans la proposition de la chorégraphe, c’est le tragique qui laisse le pas à une dyonisie contemporaine toute singulière. Ces fêtes sont originellement féminines, à la première pleine lune, les femmes se réunissaient en secret, puis elles ont invité des hommes. Ensuite ces fêtes furent l’occasion de « purges » théâtrales. La fameuse catharsis pour purger les âmes et leur rendre une innocence première débarrassées de toute passion. C’était une fête d’initiés. Puis, c’est parti en sucette, et ce fut l’orgie. Sexe and wine. Rome a fini par traquer ces petites réunions privées.

Renversante sotie, où les fous sont rois

Marlene Monteiro Freitas va interpréter ce rituel en tressant deux motifs : l’art des corps et l’art musical. Elle va tout utiliser : objets, masques, musique classique, rock, opéra, chant, gestes mécaniques, trompettes, tambour. L’objet phare c’est le lutrin. Le pupitre métallique aux capacités chorégraphiques inouïes. Cet objet si simple est réinterprété en motifs infinis sous le regard amusé d’un Satie ou d’un Purcell. C’est une régalade absolue.

Il faut voir le Tirésias, devin aveugle, qui tente de guider et de faire oracle dans le capharnaüm des hurleuses et des danseurs aux prises avec cet instrument aux mille métamorphoses. Le grotesque est aussi une figure de renversement lors du carnaval, c’est d’ailleurs l’objet du début du roman de Hugo, Notre Dame de Paris. Le Carnaval ce n’est pas un défilé, c’est une purge politique et sociale qui permet de transgresser un ordre, de le renverser. Ainsi Quasimodo de sa laideur devient la beauté et le roi.

Vol au-dessus d’un nid de coucou

Bacchantes 5 / Photo L Philippe
Photo L Philippe

Sommes-nous dans un asile à plusieurs étages délimité par des bandes jaunes au sol ? Limites toujours transgressées, pas de quatrième mur, les danseurs vont dans le public à plusieurs reprises, parfois s’assoient et regardent aussi la fête à laquelle nous pouvons être initiés. Le chaos est orchestré avec une minutie vertigineuse. Au début du spectacle, on se demande pourquoi ceci, pourquoi cela, et on finit par arrêter de le faire. Qui se demande en pleine folie joyeuse pourquoi il a ri, désiré, dévoré, dansé et joui ? (Parce que c’était bon ?)

On vole au-dessus d’un nid de coucous qui pépient et grognent leur contentement. On célèbre le vivant et sa démesure. Oui, des fesses grimées en personnage onirique vont chanter, une bacchante va demander qu’on arrête cette « fucking music », un danseur/ satyre va ourler une danse orientale de ses hanches heureuses, un autre va chercher aussi ses ondulations dans un flamenco furieux, et en acmé le Boléro.

Ravel ou l’apothéose libératrice

La dernière demi-heure monte comme un orgasme chorégraphique et musical. Dans l’introduction du Boléro de Ravel, le silence et l’écoute témoignent de spectateurs rassurés : bon le Boléro, on connait, ça va peut-être se calmer ce fucking délire. Ben non. Et c’est heureux ! Marlene Monteiro Freitas propose une explosion orgiaque incroyable, où les bacchantes entament une danse assise et répétitive, le visage bientôt couvert d’un rouge symbolique, les musiciens ouvrent leur blouse, les danseurs épuisent leurs gestes dans la répétition des triolets qui viennent saisir nos propres bassins coincés dans le fauteuil spectateur.
Marlene Monteiro Freitas a refusé le tragique, la fatalité grecque, elle a choisi Nietzsche. Le philosophe élève la réaction sensible au-dessus de tout, la tragédie est l’art total, il est action et pas seulement parole, il est mimique et pas seulement jeu de scène, Nietzsche met l’extase au chœur du tragique. Un extase sans morale, purement joyeuse, comme le savoir. Parce que c’est bon ?

On ne force pas à la joie, mais l’on peut la guider, suffit d’y consentir et ce spectacle-là, dès lors qu’on y consent, rend joyeux.

Bacchantes 2 / Photo L. Philippe
Photo L. Philippe

À propos de l'auteur

Dalie Farah

Clermontoise, Dalie Farah est professeure, agrégée de lettres et écrivaine. Son premier roman "Impasse Verlaine" a été publié aux éditions Grasset en 2019 et son second "Le Doigt" en 2021 toujours aux éditions Grasset

4 Commentaires

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  • Bonjour Dalie
    Je n’ai pas vu ce spectacle mais je crains qu’il ne relève, à sa façon, de la « cultuerie de masse » que j’ai diagnostiquée dans mon livre éponyme. La malscène accable depuis longtemps nos plateaux et la mise en pièces des oeuvres n’est peut-être pas le meilleur moyen d’obvier à la déconfiture de nos malheureux pays endettés. La folie n’est pas un idéal mais ce spectacle a peut-être des vertus thérapeutiques, s’il célèbre la vie et la naissance, cruellement mises à mal depuis des décennies…
    Je m’efforce, en ce qui me concerne, de remettre humblement l’art et la culture sur des rails conduisant à de plus harmonieuses contemplations.
    Cordialement
    https://www.facebook.com/ChifflotMartine

    • Bonjour.
      Ce spectacle est clivant comme souvent sur la scène contemporaine. Et le mieux est de voir pour….commenter.
      Lorsque je lis un livre ou assiste à un spectacle j’attends d’être dérangée, nourrie. Ainsi je ne cherche pas à me consoler, à retrouver ce que je connais. Je me rends compte qu’il est plus facile d’être heureux de vivre en aimant la vie. Je n’ai pas l’esprit chagrin. Ce que je n’aime pas dans un spectacle c’est le mépris qu’il peut distiller ou le mensonge sur le réel. Des réécritures de mythes il y en a des milliers. De quoi se satisfaire. Ce spectacle avait des défauts, des longueurs mais je ne peux nier ma joie en rentrant chez moi. Mes critiques sont des analyses libres et subjectives. Je ne travaille que pour moi-même.

  • Pauvre Euripide!!!! Il a du se retourner dans sa tombe…
    Le commentaire de Dalie Farah quoique « brillant » ne refléte pas du tout mon ressenti.
    Pour moi, de formation lettres classiques dans les années 1960…(cela fait longtemps),Je n’y ai vu qu’une volonté de déconstruire les oeuvres classiques.Nous sommes en plein wokisme….Pauvre
    France et pauvres élèves Français que l’on veut priver de la » vraie culture classique ».
    Fidéle abonnée de La Comédie depuis ses débuts,je constate, avec tristesse, un changement complet des choix artistiques avec la nouvelle direction…Serons nous, désormais privés du grand répertoire,des grandes compagnies….A voir…
    PS:Je n’empoie pas l’écriture inclusive, à dessein, vous l’aurez compris.

    • Bonjour Monique. Je comprends ce que vous avez ressenti. Mais il faut raison garder. Des réécritures de Euripide il y en a des milliers. Certaines plus littérales que d’autres. Certaines sont théâtrales, d’autres musicales etc.
      Le wokisme est un mot fourre-tout qui témoigne souvent de l’angoisse de celui où celle qui l’utilise pour exprimer sa peur d’un changement plus ou moins imaginaire. Si vous regardez le monde réel : celui de votre quotidien réel, quels sont les véritables horreurs du monde ? Pour moi c’est la pauvreté, la misère, la solitude, l’abandon des vieux dans des Ehpad mal gérés, l’écriture inclusive est un phénomène marginal qui n’a jamais affamé un pauvre.
      Si vous saviez comment l’éducation nationale à enlevé des heures et des heures de français. Si vous saviez ce qui a été fait à l’enseignement des lettres classiques…
      Ce spectacle n’est qu’une goutte d’eau. Elle n’étanchera personne mais ne noiera personne non plus.
      Donner son consentement à la joie n’est pas facile. Et je n’ai pas été embarquée tout de suite. Mais c’est ainsi je suis gourmande de tout les classiques et les moins classiques. Cette performance jouée dans le monde entier témoigne un peu d’un siècle et je comprends votre malaise. Je ne me sens pas toujours bien avec le temps présent non plus.
      Les propositions plus classiques existent dans l’offre clermontoise. Profitons de tout ! Au plaisir de se voir.

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