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Confinement (3)

Metteur en scène et écrivain, Jean-Yves Lenoir propose aux lecteurs de 7 Jours à Clermont un conte que nous publions en quatre parties.

– 5 –

J’avais gardé en mémoire un objet précieux et insolite, posé sur la commode de la chambre de mes parents : une poupée de chiffon et de papier, droite sur un socle circulaire en bois noir et coiffée d’une cloche en verre. La poupée représentait une magicienne, ne devrais-je pas dire plutôt une devineresse ? tenant une longue baguette qui permettait, lorsqu’on avait soulevé la cloche, d’écarter les plis de sa jupe. Ces plis – une centaine de plis en papier de soie, composaient une harmonie de pastels : des bleus, des roses, des ocres très doux à regarder, recelant, chacun d’entre eux, un petit mot manuscrit que la baguette permettait de lire.

Encre violette passée mais encore bien lisible, écriture cursive ancienne témoin sans doute du dix-neuvième siècle, écriture féminine que je n’avais la permission de découvrir que sous la conduite de ma mère :

— Vous recevrez une visite qui vous fera grand plaisir !

Je rêvais déjà de Janine.

— Pensez à vous rendre utile, rendez-vous utile pour aimer, aimez pour être heureux.

Mon cœur chavirait pour Janine.

La missive parfois était moins amène :

— Vous vous croyez grand philosophe mais on voit l’orgueil à travers les trous de votre manteau.

Et celle-ci :

— Vous êtes le fléau des salons.

Moi, orgueilleux ? Moi, le fléau des salons ?

On m’extirpa de mon trou de souffleur.

On me transporta, sur la commode, dans la chambre de mes parents. Juché sur un socle de bois et enveloppé d’une cloche en verre de soixante ou soixante-dix centimètres de hauteur, je m’attendais, on le devine, à découvrir à côté de moi une poupée de chiffon et de papier et un pli de jupe mentionnant ironiquement :

— Écris, écris, tu es écrivain, profite de ce temps de confinement pour écrire.

Mais la poupée devineresse avait disparu et j’étais seul sous la cloche.   

Seul.

Un bruissement de papier m’interpella. Quelle surprise ! À l’autre extrémité de la commode, Janine se tenait elle-même sur un socle de bois, encapuchonnée d’une cloche en verre de même hauteur que la mienne !

— Janine ! Janine !

Je criai de joie, voulant ignorer une fois encore que nul à l’extérieur ne pouvait entendre ma voix.

— Regardez ! Sandalettes rouges vernies, socquettes blanches, Janine ! Janine !

J’étais heureux, tellement heureux de retrouver mon amoureuse qui était devenue petite, toute petite comme moi-même.

Mais je pris soudainement conscience de ma nudité : oui, j’étais nu, toujours nu après sept semaines de confinement. Je portai les mains devant mon pénis et mes testicules, comme une statue biblique tenant une feuille de vigne.

— Sept semaines de nudité ! Non ! Non ! m’exclamai-je. Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, Janine est habillée, elle !

Habillée et tellement belle, Janine ! Une robe jaune citron, à manches bouffantes sous les épaules, un croquet rouge sur les emmanchures et sur les bras, une ceinture rouge et son large nœud sous le buste, une fleur, une pivoine rouge brodée au point de croix sur la gorge. Et les socquettes blanches de petite fille sage et les sandalettes assorties au croquet, à la ceinture, à la broderie rouges.

Je répétai en moi-même :

— A-t-elle remarqué que je suis là, très près d’elle, sous une cloche en verre, comme elle ?

J’ajoutai :

— Elle m’a remarqué, bien sûr, je suis certain qu’elle m’a remarqué : Janine a toujours été perceptive, beaucoup plus perceptive que moi, elle savait toute chose avant moi, elle devinait toute chose avant moi, c’était elle, la devineresse ! Mais ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, peut-être n’a-t-elle pas découvert ma nudité, peut-être, trop surprise de me retrouver, n’a-t-elle vu que mon visage !

Je me qualifiai d’imbécile !

— Imbécile ! Elle a vu que je suis nu, forcément, puisque tout, absolument tout, est montré au travers de ces maudites cloches en verre. Mais a-t-elle détourné le regard ? Oui, je dis bien : a-t-elle détourné le regard par pudeur ? Et surtout, surtout, pour ne pas se sentir fautive à m’observer ?

Les cris, les cris ne voulaient pas cesser :

— Écris, écris, tu es écrivain, profite de ce temps de confinement pour écrire.

Fautive, fautive !

— Écris, écris, tu es écrivain, profite de ce temps de confinement pour écrire.

(à suivre)

Jean-Yves Lenoir.

Jean-Yves Lenoir.

Retrouvez la première partie de “Confinement”.

Retrouvez la deuxième partie de ‘Confinement”.

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7 Jours à Clermont

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