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Jean-Yves Lenoir.
Culture

Confinement (2)

Suite du conte de Jean-Yves Lenoir "Confinement", écrit au printemps dernier durant la première séquence d'isolement...

– 3 –

Au-dessus du pressoir de la grand cave, ma mère avait installé une immense étagère sur laquelle étaient alignés ses bocaux de conserves. L’avais-je baptisée l’apothicairerie ? Je ne sais plus. Le mot était sans doute trop savant pour l’enfant que j’étais.

bocaux de conserves, petits soldats – une centaine de petits soldats, constituaient l’intendance annuelle de la troupe familiale.

Mon corps avait de nouveau considérablement rétréci, – j’avais maintenant la taille d’un garçonnet de huit ans, et l’on me glissa dans un de ces bocaux en verre. Pour l’obstruer, on fit couler une membrane circulaire de paraffine bouillante, on ajouta une rondelle de caoutchouc et l’on fit jouer la fermeture à canette. Le bocal fut placé dans un grand stérilisateur de trente litres, et le stérilisateur sur la cuisinière à gaz de la cuisine, je hurlai :

— Au secours ! À l’aide !

Mon cri ne parvenait sûrement pas à franchir la barrière de verre que constituait le bocal. En revanche j’entendais toujours avec force :

— Écris, écris, tu es écrivain, profite de ce temps de confinement pour écrire.

La stérilisation se déroula favorablement. bien sûr, une chaleur puissante, excessive, s’empara de tout mon être (j’étais nu, ne l’oublions pas !) mais – l’avouerai-je ? – j’éprouvai une sensation de bien-être identique à celle que procure un hammam.

— Hammam ! rappelle-toi, me dis-je, rappelle-toi que tu as d’abord été servus chez Lucullus (je venais de relire Plutarque) et que chez Lucullus, ton devoir de servus était de prendre un bain chaud chaque matin !

Ainsi confiné dans mon bocal à conserves, on me ramena dans la grand cave, on me plaça sur l’étagère et je reconnus autour de moi aussi bien des bocaux de fruits, pêches, poires, abricots que des bocaux de légumes, haricots verts, haricots blancs et même de champignons, trompettes de la mort et pieds de mouton.

Ma mère venait de temps à autre me rendre visite dans la grand cave, le plus souvent accompagnée de mes deux grands-mères et de ma grand-tante couturière. Les quatre femmes étaient vêtues de sarraus – je pris soin, m’aidant de Grevisse, de mettre un s et non un x à sarraus –, dont le motif à larges carreaux et la texture cireuse évoquaient en moi la toile à matelas.

—  Les femmes sont des toiles à matelas, pensai-je, les femmes sont des toiles à matelas !

Et honteux de moi-même, je me pris à rire longuement.

Elles s’asseyaient sur des pliants de toile, les quatre femmes, en cercle autour d’une grande bassine en inox et la danse des couteaux qui pelaient les fruits, qui tranchaient les légumes et les champignons pouvait commencer.

— La danse, la danse, chantonnai-je.

Mais les cris redoublaient, que ne semblaient pas entendre les quatre femmes :

— Écris, écris, tu es écrivain, profite de ce temps de confinement pour écrire. 

– 4 –

Cette danse avait tant marqué mon enfance, je m’agitai tant depuis deux semaines sur l’étagère que l’on décida de me soustraire à mon bocal à conserves ; je quittai la grand cave et me retrouvai dans un endroit étrange, plongé à nouveau dans une obscurité presque totale.

Qu’était-il, ce cube en bois qui me corsetait, avec un judas ouvert à hauteur du menton et des yeux ? Je découvris devant moi une scène parquetée. Oui ! une scène parquetée, c’est-à-dire la scène d’un théâtre ! J’étais donc en bas d’une scène de théâtre, j’étais dans le trou du souffleur.

— le trou du souffleur ? dis-je. Oh ! je sais bien, le trou du souffleur n’existe plus. Celui-ci doit être le trou du souffleur du théâtre où je fis mes débuts de comédien, il y a plus de cinquante ans.

Confortable malgré l’exiguïté, ce réduit, avec son petit siège revêtu de cuir, et le dossier rembourré, délicieusement élastique contre lequel il était aisé de s’assoupir ! Une odeur de bois, comme dans la maie, mais plus pointue, plus épicée, une odeur de conifère mélangée à des effluves de moisi et de salpêtre !

— Ce théâtre est désaffecté, pensai-je. Personne n’est venu jouer ici depuis des décennies !

Je haussai la voix :

— Il y a quelqu’un ?

J’aperçus au fond de la scène une lampe médiocre suspendue à un fil imitant le pendule de mon cours de physique au lycée : la servante du théâtre.

— Il y a quelqu’un ? hurlai-je.

Et je répétai :

— On doit bien m’entendre, on doit bien m’entendre, c’est le propre d’un souffleur d’être entendu !

Une voix masculine me répondit :

— Avec le confinement, tous les théâtres sont désaffectés. Ils ne rouvriront pas.

— Miracle ! m’écriai-je, il y a des semaines qu’on ne m’a pas parlé et maintenant on m’entend, on me répond !

Et de nouveau cette voix masculine, venue probablement du grill du théâtre :

— Avec le confinement tous les théâtres sont désaffectés. Ils ne rouvriront pas.

Je frappai du poing le rebord de la scène :

— Comment ? Ils ne rouvriront pas ? Tous ces sièges rouges derrière moi, ces millions de sièges rouges que je ne vois pas mais que je sais exister, sont condamnés à rester vides ? C’est impossible ! Impossible ! tonnai-je encore.

— Faites votre métier de souffleur, soufflez des textes à des acteurs invisibles, qui eux-mêmes les diront à des spectateurs invisibles, on vous a mis des dizaines de livres près de vous : Molière, Musset, Claudel, Giraudoux.

— Molière, Musset, Claudel, Giraudoux ! fis-je apaisé.

Durant trois jours et trois nuits je relus à voix haute, à voix soufflée devrais-je dire, « Le misanthrope », « Lorenzaccio », « Partage de midi » et tant d’autres pièces. J’étais épuisé mais je savais que je ne devais jamais m’arrêter, il en allait de l’avenir du théâtre.

— Faire vivre le théâtre par le souffle, pensai-je, faire vivre le théâtre par le souffle, par la pensée et j’employai de grands mots : par la communion des esprits.

Après trois jours et trois nuits devant cette scène vide, médiocrement éclairée par la servante, j’entendis enfin des pas sur le parquet.

— Délivrance ! Des pas de femme ! murmurai-je.

Car je n’en doutai pas, il s’agissait des pas de femme, feutrés, presque aériens.

Devant moi, apparurent deux jambes de femme.

— Une comédienne de théâtre, bien sûr ! m’exclamai-je joyeusement.

Dans la position étrécie qui était la mienne au sein du trou de souffleur, il m’était impossible de voir davantage que les jambes et les genoux de cette comédienne.

Mais elle était chaussée de sandalettes rouges vernies, lacées sur des socquettes blanches.

— Des sandalettes rouges vernies, des socquettes blanches, c’est toi, Janine ? criai-je en direction de la scène.

Janine était la fille de mon institutrice dans la « petite école » de Thilouze, en Touraine. Janine était ma première amoureuse.

— Janine ! Janine !

Comme toujours sur une scène de théâtre, le régisseur fait le noir à l’instant de l’acmé dramatique : Je lançai à nouveau :

— Janine ! Janine !

Et l’obscurité se fit sur la scène et dans mon trou de souffleur.

De nouveau les cris m’invectivèrent :

— Écris, écris, tu es écrivain, profite de ce temps de confinement pour écrire.

(à suivre)

Jean-Yves Lenoir.

Retrouvez la première partie de “Confinement”.

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