7 Jours à Clermont a pu s’entretenir avec Jérôme Ferrari, à l’occasion de son récent passage à la librairie Les Volcans.
Après « Nord Sentinelle » en 2024 qui explorait l’altérité du point de vue de l’autochtone, des rapports entre la société corse et les vagues – submersives – du tourisme de masse, c’est encore sans complaisance qu’il aborde dans « Très brève théorie de l’enfer » le regard de l’expatrié (1).
L’altérité, une expérience du réel
L’auteur a toujours puisé dans sa propre expérience pour écrire ; à commencer par ses origines corses qui infusent au fil de ses romans. Pour aborder ce sujet du rapport à l’Autre il s’adosse à nouveau au réel, à ses années d’expatriation comme professeur en Algérie puis, surtout, à Abu Dhabi.
Mais pas de méprise : si des éléments biographiques nourrissent le roman, il n’est pas autobiographique. Si l’écriture porte un désabusement manifeste, il n’est pas question de neurasthénie dans les pages de ce livre, pas non plus d’exégèse naïve. Le constat construit, décortiqué, argumenté, cynique parfois, caustique quand il n’est pas empreint de poésie d’une incapacité à appréhender l’Autre est au cœur du récit. Des murs infranchissables, des mondes irréconciliables caractérisent le propos.
Un effet miroir comme une dialectique
Si l’histoire introduit l’intime, l’amour, le couple, à l’épreuve du dépaysement, c’est essentiellement l’effet miroir du narrateur et de sa gouvernante qui structure la dialectique de l’auteur. Tous deux expatriés, ils sont pourtant étrangers l’un à l’autre, étrangers au pays où, des brumes dorées, émerge une modernité sans limite cloisonnée, hiérarchisée, froide, cultivant l’entre-soi de chaque communauté.
Une épreuve rédhibitoire pour l’empathie et, donc, une impossibilité de compréhension mutuelle ; à tout le moins des limites vite atteintes. Le narrateur bénéficie des ors d’une expatriation choisie et subit malgré ses efforts la fatale et inconsistante autorité de ce monde à part, hermétique aux autres, suffisant de ses privilèges et convaincu de sa supériorité morale dans un néocolonialisme plein de vacuité.
Dans la recherche de l’autre, Sisyphe n’est pas loin
Kaveesha a l’expatriation subie, privée de passeport, renouvelant sans fin son espérance de revenir dans son pays, au Sri Lanka, au bénéfice de son fils, de sa famille. En vain. Les forces à l’œuvre broient ces espérances, dénaturent les efforts pour briser les codes.
Le narrateur comme Kaveesha cherchaient à vivre une autre vie, avec conviction pour l’un, avec acharnement et par nécessité pour l’autre. La réalité parfois brutale les a rattrapés et si elle n’a pas épuisé l’émotion, le sentiment, la compréhension, l’exigence – même vaine – de rechercher l’Autre, ils demeurent des efforts sans suite. Sisyphe n’est pas loin, mais pour Kaveesha comme pour le narrateur, on ne pourra les imaginer heureux.
La destinée sombre et inéluctable de la condition humaine
Le lien douloureux entre les êtres, la difficulté et pesanteur des rapports sociaux, la dépendance de notre existence à l’acceptabilité de l’Autre renvoient à une sorte d’insuffisance centrale de l’âme, un enfer en soi, une destinée sombre et inéluctable de la condition humaine.
Jérôme Ferrari accepte cette formule. Par réalisme « parce que c’est la réalité du monde ». Surtout, il rappelle qu’il s’agit là d’un roman et que le tragique est le ressort de tout roman. Dans son exploration du rapport à l’Autre, du voyageur à l’autochtone, il nous ramène à son premier opus, à « Nord Sentinelle » quand il écrit :
« (…) nous avons ouvert grand nos bras (…) et nous nous sommes retrouvés pris au piège de l’épouvantable dialectique qui nous oppose et nous lie indéfectiblement (…) dans un face-à-face de corruption mutuelle où chacun révèle les vices de l’autre en lui exhibant les siens (…). »
(1) Les livres de Jérôme Ferrari sont publiés aux Éditions Actes Sud.















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