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Montlosier (1755-1838), un noble éclairé et atypique. Coll. muséum d’histoire naturelle Henri-Lecoq - Photo Pierre Pénicaud.
Chroniques

Le comte de Montlosier, paysan de « Rand-Âne »

De Louis XV à Charles X et de Récoleine à Londres, à la recherche illusoire de l’équilibre parfait entre monarchie, aristocratie et démocratie, le comte de Montlosier n’a trouvé le sien que dans sa forêt de « Rand-Âne ».

Cadet d’une famille de douze enfants, François Dominique Reynaud, comte de Montlosier (né le 16 avril 1755, 17 rue Sainte-Claire, à Clermont-Ferrand), est aussi le cadet des soucis de son père, Michel Amable ! À la mort de cet « objet d’effroi », en 1768, il n’en reçoit qu’une terre réputée inculte près de Randanne, péjorativement orthographiée « Rand-Âne » par le testamentaire et ensemencée d’un aride « C’est tout ce qu’il mérite. »

Formé par les augustins du collège de Clermont, il s’éprend logiquement de Dieu, mais aussi des philosophes des Lumières, puis d’une cousine de 17 printemps nouvellement mariée ! Aussi rebelle que lui, elle le fait vite tomber en révolte contre la société féodale (un « brigandage »), en dissidence de catholicité (« un amusement pour les écoliers ») et en écologie.

« Seule divinité du monde », la nature prend l’allure austère de l’ancienne maison de maître de Récoleine[1] – où il a passé nombre d’étés de son enfance – et de sa nouvelle propriétaire, Jeanne Madeleine de Servières. Jusqu’à la mort de celle devenue son épouse, il vit sept années de fidélité terrienne à défaut d’être conjugale, consacrant l’essentiel de son énergie à la gestion avant-gardiste du domaine agricole, qu’il saupoudre de prairies artificielles de trèfle violet, et surtout au volcanisme dont Jean Étienne Guettard vient de démontrer (en 1751) qu’il a façonné l’Auvergne.

Bombes volcaniques et politiques

Un parti prêtre (trop) audacieux…
Coll. Académie des sciences, belles-lettres et arts de Clermont.

Inlassablement, Montlosier arpente les paysages, du gour de Tazenat au Sancy, à la recherche du moindre indice éruptif ou de « petits os » de grosses très vieilles bêtes ! En 1788, il publie le résultat de ses balades naturalistes dans un Essai sur la théorie des volcans d’Auvergne qui, pour la première fois, distingue les vieux volcans du Tertiaire et les jeunes du Quaternaire.

Une révolution qui intervient tandis que sont convoqués les États généraux pré-révolutionnaires. Dans leurs bagages, les quatre représentants pour la noblesse de basse Auvergne emportent Montlosier, désireux d’assister au spectacle de l’histoire et d’étudier la géologie de la forêt de Fontainebleau ! Démissionnaires bien avant le 14 juillet, trois d’entre eux (les marquis de Laqueuille, de Langeac et de Larouzière) lui permettent de siéger à la Constituante.

Dans sa Grande Histoire de France, Ernest Lavisse le dépeint sans concession comme un « aristocrate primesautier [et] un improvisateur un peu confus ». Pourtant, non sans courage il défend les prérogatives royales, s’insurge contre la notion d’égalité liquidatrice de la classe noble et la constitution civile du clergé, tempêtant à la tribune : « Si l’on chasse les évêques de leurs palais, ils se retireront dans la cabane du pauvre qu’ils ont nourri. Si on leur ôte leur croix d’or, ils prendront une croix de bois : c’est une croix de bois qui a sauvé le monde »[2].

Dès lors, Montlosier doit, de 1791 à 1802, prendre le chemin de l’exil, de Coblence à Londres où, avec d’autres immigrés, il fonde le journal Le Courrier de Londres et côtoie Chateaubriand, brillamment corrosif pour le décrire « féodalement libéral, aristocrate, démocrate, naturaliste de volcans, seigneur pâtre et Pascal manqué » ! Consulat, Empire, Restauration…

L’inventeur du parti prêtre 

1821 – La duchesse de Berry visite les forêts des monts d’Auvergne, chères à Montlosier.
D.R. – Photo Christian Rouchit†

En dépit de ses efforts pour respirer l’air des temps, il ne parvient jamais à être en phase avec les régimes. Pour preuve, son traité sur La monarchie française depuis son établissement jusqu’à nos jours, commandé par Bonaparte, « l’homme qui avait vaincu la Révolution », est recalé à l’impression par Napoléon Ier avant de faire un flop sous la Restauration, peu séduite par ses prophéties libérales et ses sarcasmes contre les juges, préfets et prêtres…

En effet, catholique dans l’âme, le comte de Montlosier estime que sa religion court à sa perte en liant son sort aux excès des rescapés de l’Ancien Régime en face d’une nation acquise aux principes de la Révolution. À partir de 1821, Villèle et les ultraconservateurs « ressuscitent » les jésuites, expulsés de France depuis l’arrêt du parlement de Paris du 6 août 1762. L’évêque de Clermont les réinstalle même au collège de Billom. Montlosier fulmine, intente une action en justice et, dans le premier chapitre de son best-seller, Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant à renverser la religion, la société et le trône, lance la formule et habille le concept d’un « parti prêtre […], composé de ceux qui, à tout risque et à tout péril, veulent donner la société au sacerdoce ».

La pioche à l’ouvrage et le cœur sur la main

À 60 ans, blasé de tout, Montlosier se retire sur sa terre près de Randanne, parcourue par les brebis et la bise. À grands renforts de drainages et d’engrais alors inconnus, il métamorphose les pacages en prairies et coiffe le puy de Montchal de pins ou de mélèzes ; c’est seulement après avoir abrité ses troupeaux qu’il fera bâtir sa maison, futur siège social du Parc des Volcans. Au bout de dix ans d’efforts, qu’il passe immergé au milieu de « ses » paysans et maçons, il vend de l’avoine et du seigle, dispose de sept paires de bœufs de labour et de charrues modernes, sans oublier de déployer de gros efforts d’alphabétisation. Modèle de mise en valeur agricole et forestière, Randanne fut longtemps cité en exemple.

Successivement jeune veuf d’une châtelaine, député de la Constituante, exilé, rallié à Napoléon, tombé en disgrâce sous Louis XVIII, premier président de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Clermont réorganisée (1825) et pair de France, le comte de Montlosier est enterré, civilement, le 11 décembre 1838 (deux jours après sa mort, à Clermont-Ferrand), à l’orée de sa forêt de « Rand-Âne ». Et ce après que le clergé, qui avait vainement tenté de lui extorquer une rétractation écrite de certains passages de son Mémoire à consulter sur un système religieux…, l’eut exigé. S’en suit une telle polémique entre partisans de l’évêque de Clermont, Mgr Féron, et de Montlosier que le préfet interdit les messes de minuit dans tout le diocèse de Clermont !

Auprès de ses arbres, le comte de Montlosier est-il enfin en paix ?

Le 5 février 1839, la rue Sous-la-place-d’Espagne prend le nom de Montlosier.
Carte postale – Coll. Louis/Françoise Saugues.

[1] A quelques encablures de Randanne.

[2] Phrase choc, reprise par Chateaubriand dans la première édition de son Génie du christianisme ; elle disparaîtra des suivantes lors de la première Restauration (avant les Cent-Jours).

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

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