Accueil » Edito » L’avenue dont le nom évoque de sombres souvenirs
Photo Fanny Reynaud.
Edito

L’avenue dont le nom évoque de sombres souvenirs

A Clermont, l'avenue de l'Union Soviétique cultive à sa façon le souvenir d'un état totalitaire qui a fait plus de 15 millions de morts. Drôle de façon d'accueillir les voyageurs qui rejoignent notre ville par la gare.

Le lieu où l’on arrive n’est jamais tout à fait anodin. C’est celui du premier regard, de la rencontre initiale. Sur la lune, un jour de juillet 1969, Neil Armstrong a débarqué sur la mer de Tranquillité, foulant le sol de la planète jusqu’à Little West Crater…

A Clermont, le voyageur, quittant la gare, débarque sur l’avenue de l’Union Soviétique, dans un décor qui n’a rien de très accueillant et d’aimable, au beau milieu d’une architecture digne de la Bulgarie de Todor Jivkov ou de la RDA du très aimable et chaleureux Erich Honecker.

Porte d’entrée de la ville pour ceux qui choisissent le ferroviaire, l’avenue est aussi emblématique puisqu’elle abrite les services de la métropole, là où se décident les politiques urbaines de demain.

Bienvenue dans un autre siècle

Bienvenue à Clermont et son avenue de l’Union Soviétique, sorte de vestige d’une histoire vertigineuse ou coup de chapeau à une époque au cours de laquelle le rideau de fer scindait l’Europe en deux ? En quittant la dite avenue, le promeneur peut s’imaginer découvrir une rue de la révolution de 1917 ou un square de l’étoile rouge, une place Nikita Khrouchtchev et pourquoi pas un boulevard Béria ?

Faut-il vraiment se pencher sur le passé de cet empire rouge, aux mains ensanglantés, pour décider nos responsables locaux à débaptiser cette voie qui n’est pourtant pas sans issue ? Faut-il leur rappeler la comptabilité meurtrière des années rouges, leur rappeler les crimes de Staline et de ses sbires, l’enfer du Goulag, les assassinats politiques, les déportations massives, la répression arbitraire? Sans omettre le joug exercé sur les pays de l’est européen, la famine en Ukraine, le massacre de Katyń en Pologne, l’éradication des peuples caucasiens, l’écrasement de Budapest, le printemps réprimé de Prague, partout les chars d’assaut, la police politique et l’absence de liberté.  Faut-il leur signifier que les régimes communistes ont provoqué plus de morts sur la planète que les guerres mondiales réunies.

Se boucher les yeux

Nos élus ignorent-ils cette histoire du XXe siècle ou ont-ils décidé, une fois pour toute, de se boucher les yeux afin de ne pas fâcher les rares nostalgiques de l’empire communiste?  Cette propension à l’oubli (ou à la complaisance) est en tous cas troublante alors que le mur de Berlin est tombé dans un autre siècle et que l’URSS n’existe plus depuis bientôt trente ans. Il est vrai qu’en France, les horreurs commises par les héritiers de Lénine ont souvent été minimisées ou marginalisées. Dans l’ouvrage Le livre noir du communisme, paru en 1997, l’historien et directeur de recherche au CNRS Stéphane Courtois estimait : « les crimes du communisme n’ont pas été soumis à une évaluation légitime et normale, tant du point de vue historique que du point de vue moral… » L’avenue de l’Union Soviétique clermontoise en est une preuve parmi d’autres…

À propos de l'auteur

Marc François

Marc François

A débuté le métier de journaliste parallèlement sur une radio libre et en presse écrite dans les années 80. Correspondant de plusieurs médias nationaux, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Info Magazine (Clermont, Limoges, Allier) pendant 9 ans, il a présidé le Club de la Presse Clermont-Auvergne entre 2009 et 2013. Il est l’initiateur de 7 Jours à Clermont.

1 Commentaire

Cliquez ici pour commenter

  • Petit rappel : l’Union soviétique était notre alliée pendant le 2e Guerre mondiale au même titre que les États-Unis, qui étaient alors un État raciste. C’est la bataille de Stalingrad qui a marqué le tournant de la guerre même si on met en avant le débarquement en Normandie en raison de notre histoire nationale (et de notre implication dans la Guerre Froide). L’histoire de l’URSS ne se résume pas à la dictature stalinienne, la période « totalitaire » – terme initialement destiné à désigner les États fasciste (qui revendiquait le terme « totalitario » pour désigner la forme du régime) et nazi mais qui a été employé ensuite pour qualifier le régime de l’URSS pendant la Guerre froide (comme quoi, les éclairs de « lucidité » sont parfois tardifs et pas forcément très neutres).
    De même, nous avons une avenue des États-Unis à Clermont or c’est un pays qui s’est construit sur le génocide des Amérindiens, c’est le seul pays a avoir utilisé la Bombe atomique à deux reprises et il a pris part aux guerres du Vietnam et du Golfe à deux reprises, la seconde en l’absence de mandat onusien… On reparle des « armes de destruction massive » en Irak qui ont justifié cette guerre « illégale » ? Est-ce qu’on va débaptiser l’avenue aussi ?
    Par ailleurs, nous avons des monuments qui commémorent la période napoléonienne, la statue de Desaix, par exemple, qui s’est illustré pendant les campagnes d’Egypte et d’Italie… Et oui, Napoléon fut le prototype des dictateurs de l’histoire et notre pays a été une puissance invasive et coloniale… Et nombre de nos rues portent le nom de maréchaux qui ont envoyé des milliers de soldats français au casse-pipe pendant différents conflits… Doit-on déboulonner les monuments ? Changer les noms des rues ? Et qu’est-ce qu’on fait pour les stations du métro parisien ?
    Au fait, doit-on débaptiser la rue Gagarine aussi ? Après tout, le premier homme dans l’espace était aussi un cosmonaute soviétique.
    Alors il ne s’agit pas de compter les cadavres pour légitimer (ou délégitimer) tel ou tel pays mais simplement d’accepter que notre histoire est loin d’être un beau livre d’images manichéen et que nos rues portent les traces de cette histoire. La conscience civique se construit par la connaissance et par l’acceptation de notre héritage et vouloir effacer les traces des épisodes gênants, c’est gommer notre mémoire collective et laisser à d’autres, pas toujours bien intentionnés, l’opportunité de la combler voire de la réécrire.
    « Qui contrôle le présent contrôle l’avenir, qui contrôle le passé contrôle le présent. » G. Orwell, 1984.

Sponsorisé

Les infos dans votre boite