Accueil » Culture » «Hans Hartung, une liberté salutaire» : entretien avec Jean-Louis Prat
Hans Hartung PU-6 (1950),1950, Pastel et huile sur papier, 48.4 X 73 cm
Hans Hartung PU-6 (1950),1950, Pastel et huile sur papier, 48.4 X 73 cm
Culture

«Hans Hartung, une liberté salutaire» : entretien avec Jean-Louis Prat

La grande exposition de l'été 2024 au Doyenné, à Brioude, est une rétrospective de la vie artistique en 60 pièces, du grand peintre d'origine allemande Hans Hartung. Jean-Louis Prat en est le commissaire.

Après Chagall, Miró, de Staël, Picasso et Pignon-Ernest, l’exposition présentée cet été au Doyenné à Brioude, est consacrée à Hans Hartung.
Hans Hartung, une liberté salutaire présentée du 5 juillet jusqu’au 13 octobre 2024, permet de suivre, en 5 grandes périodes, l’itinéraire artistique de cet immense peintre à la destiné peu ordinaire. Né en Allemagne en 1904, il fut l’un des plus grands représentants de l’art abstrait. Installé à Paris dès 1926, il prendra position contre le nazisme au point de s’engager dans la Légion étrangère durant le second conflit mondial. Il en reviendra invalide. Les nombreuses épreuves qu’il a du endurer, son amputation de la jambe, mais aussi les persécutions nazies, les prisons franquistes et l’exil, ont exacerbé une créativité souvent sombre mais éclairée par son amour immense pour sa femme Anna-Eva Bergman. Le couple s’installera définitivement dans une villa à Antibes sur la Côte d’Azur. Hans Hartung décède à 85 ans laissant une œuvre fondamentale dans l’histoire de l’art.
C’est bien entendu Jean-Louis Prat, directeur de la Fondation Maeght de 1969 à 2004, qui est le commissaire de cette nouvelle exposition, temps fort de l’actualité culturelle auvergnate de cet été. Nous l’avons rencontré quelques heures avant le vernissage.

5 céramiques de Hartung qui n’ont jamais été montrées

Olivier Perrot  : Quelles étaient vos relations avec Hans Hartung ?
Jean-Louis Prat : Je l’ai très bien connu dès la fin des années 60. Je lui ai fait une grande exposition à la Fondation Maeght en 71 , il y a 53 ans, j’allais souvent chez lui  dans l’atelier de la rue Gauguet à Paris et ensuite à Antibes, dans la maison qu’il faisait construire qui est devenue son atelier et celui de son épouse Anna-Eva Bergmann. Dans cette propriété superbe Le champ des Oliviers, je l’ai vu travailler, nous nous sommes beaucoup apprécié, on se voyait souvent. Il montait à Saint-Paul, j’allais le chercher, nous allions déjeuner… c’était une amitié profonde.

O.P : Qu’avez-vous appris à ses cotés ?
J-L. P : J’ai appris auprès de lui à avoir un nouveau langage, comme je l’avais découvert auprès d’autres artistes avec qui j’étais également dans la découverte permanente. Il s’agissait, après la guerre, de se dire que notre époque nous permettait de découvrir des beautés différentes, car la beauté… il est difficile de la définir. Elle n’a même pas de définition finalement, puisque il revient à chacun d’imprimer sa beauté.

Hans Hartung, Autoportrait, 1922, Huile sur carton marouflé sur toile, 60.5 X 40.5 cm
Autoportrait, 1922, Huile sur carton marouflé sur toile, 60.5 X 40.5 cm

O. P : Comment avez-vous construit l’expo présentée cet été à Brioude ?
J-L. P : C’est une petite rétrospective. Je dis petite, parce que lieu n’est pas si gigantesque même s’il est important. L’idée était de partir du début, les années 1922/1923, de voir comment il est dans la figuration mais aussi immédiatement happé par le désir de transmettre une peinture qui  raconte ce qu’il est totalement. Il a été très frappé par les éclairs, par les tâches, par des choses informelles qui ne racontent pas tout à fait ce que nous voyons, mais ce qu’elles pourraient suggérer à travers une pensée nouvelle qui veut imposer quelque chose de juste et qui raconte également notre temps

O.P :Une soixantaine d’œuvres de Hans Hartung sont présentées, cela a aussi permis de travailler la chronologie ?
Jean-Louis Prat : On débute directement avec les éclairs et on arrive à la fin, avec cette manière de travailler, où il est loin de la toile, où il va projeter, jeter, vaporiser et utiliser des outils différents également pour gratter. J’ai aussi mis des céramiques. J’avais ouvert un atelier d’artiste à la Fondation Maeght, notamment de céramiques et il a tenté la céramique. Il y a là, 5 pièces qui n’ont jamais été montrées et qui témoigneront aussi de ce désir de s’attaquer à un autre matériaux, la terre et de la griffer, de la marteler avec un marteau, avec un pieu avec quelque chose de différent pour indiquer ce qu’il ressent et ce qu’il veut transmettre, montrer le phénomène de la cuisson qui intervient et qui donne un autre pouvoir à l’œuvre qui est ainsi proposée.

« L’art se colporte naturellement »

O. P : la liberté artistique est un sujet fondamental pour vous ?
J-L. P : J’ai fait une exposition, à Clermont, au Fonds Régional d’Art Contemporain, il y a maintenant une quinzaine Un corps inattendu  pour bien montrer comment les artistes étaient différents, exerçaient un pouvoir différent avec tout simplement une manière d’être juste avec eux-même, en révélant ce qu’ils étaient totalement et en ayant conscience qu’ils devaient rester dans cette lignée, ne pas regarder à gauche ou à droite, mais simplement suivre leur instinct et leur certitudes.

O. P : pensez-vous qu’il est encore nécessaire de démocratiser l’art ?
J-L. P : Je ne sais pas si c’est démocratiser… c’est quelque chose de naturel, je trouve. Parlons de démocratie, dans le sens de permettre de dire qu’on reconnait ceux qui ont marqué notre temps, notre époque et qui ont imposé avec une force, une rigueur, un courage extraordinaire, une intuition fantastique ce qu’ils ressentaient et ce qu’ils imposaient ce qui, pour eux, était essentiel.

O. P : est-ce que le public est suffisamment invité à se confronter à l’art ?
J-L. P :  Il faudrait d’abord que les informations lui soit fournies. Or je dirais que la province manque encore d’informations. Clermont en manque peut-être un peu mais il y a d’autres villes qui en manquent et c’est regrettable car il y a là un défaut d’information. J’ai beaucoup fait d’expositions de part le monde, j’en ai fait aussi à Paris, partout dans tous les musées, dans tous les grands musées d’Europe… mais on doit  intervenir dans des capitales de région où l’on doit montrer également ce qui est important et que l’on a pas la chance de voir sans aller au devant des choses.

O. P : Faut-il aider l’art à Sortir de Paris ?
J-L. P :  Oui je le pense, je l’ai toujours dit. Les multiples expositions actuelles sur les impressionnistes présentées à Orsay et dans plusieurs musées comme le MARQ est quelque chose qui me plait beaucoup. L’art est quelque chose qui se colporte naturellement, donc je suis étonné que l’on ne le fasse pas d’une manière plus généreuse, plus ouverte. Alors c’est vrai que la plupart des villes manquent de ces informations.

O. P : il faut également travailler auprès des plus jeunes…
J-L. P : Il y a une série d’interventions qui se font au Doyenné qui s’appellent Les Microfolies et qui sont une invention du Ministère de la Culture. C’est très bien de pouvoir projeter des films, des images, des informations pour des enfants, des jeunes enfants. Ils viennent nombreux, il y a des médiateurs formés à intervenir et tous les enfants sont étonnés. Il nous faut absolument transmettre de façon régulière. Les Fonds régionaux d’Art Contemporain ont servi à ça aussi, mais dans ce qui se fait de plus actuel. J’ai été président de FRAC Provence-Ales-Côte d’Azur. Je dirais que c’est une information sur l’actualité mais il y a toute une histoire qui existe derrière.

O. P : quel regard portez vous sur l’art du XXe siècle ?
J-L. P :  Le XXe siècle a modifié notre façon de voir. À partir de l’impressionnisme, du cubisme, du surréalisme, on a des informations qui sont données sur le devenir de l’art et sur ces gens qui se sont installées dans notre mémoire et dans notre histoire, qui raconte admirablement bien comment ils ont perçu notre temps et comment ils l’ont transmis avec une générosité avec une clarté pour eux et donc pour nous. À la fin, on ne peut pas se passer de Hans Hartung, de Miró, de Nicolas de Staël, de ces gens qui viennent de différentes formes de culture aussi et on a pas fini de les découvrir. Les Américains ont été très généreux sur ce plan car ils ont accueillis la plupart des artistes étrangers et s’est comme cela qu’ils ont créé l’école américaine avec la possibilité d’avoir aussi bien un art expressionniste, figuratif ou abstrait, d’avoir un minimalisme, d’avoir du pop art, d’avoir les différentes visions de ces gens qui venaient de ces différentes formes de culture, qui agglutinaient dans une nation et qui la traduisait parfaitement bien avec générosité et avec une ampleur extraordinaire

Hans Hartung T1975-E19, 1975, Acrylique sur toile, 114 X 146 cm
Hans Hartung T1975-E19, 1975, Acrylique sur toile, 114 X 146 cm

À propos de l'auteur

Olivier Perrot

Pionnier de la Radio Libre en 1981, Olivier Perrot a été animateur et journaliste notamment sur le réseau Europe 2 avant de devenir responsable communication et événements à la Fnac. Président de Kanti sas, spécialisée dans la communication culturelle, il a décidé de se réinvestir dans l'univers des médias en participant à la création de 7jours à Clermont.

Commenter

Cliquez ici pour commenter

Sponsorisé

Les infos dans votre boite

Sponsorisé