Bonaparte avait tenté de s’attacher cet écrivain dont la renommée ne cessait de grandir. En 1803, Chateaubriand fut nommé secrétaire de légation à Rome auprès du cardinal Fesch, oncle du Premier consul. L’expérience fut brève.
De retour de Rome au début de 1804, il reçut le titre de ministre de France dans le Valais, fonction qu’il n’exerça jamais.
Le 21 mars 1804, le duc d’Enghien, prince de la maison de Bourbon, fut enlevé sur le territoire du grand-duché de Bade, puis fusillé dans les fossés de Vincennes. Le lendemain, Chateaubriand donna sa démission. La rupture avec Bonaparte était consommée.
L’année suivante, lorsqu’il prend la route de l’Auvergne, il n’est donc plus diplomate. Célèbre, sans fonction officielle, dans une situation politique délicate, il voit dans le voyage une manière de s’éloigner de Paris.
C’est à Vichy qu’il rejoint son épouse, Céleste. Il se souviendra, bien plus tard, du motif très concret du départ : après un court séjour thermal, Céleste lui propose de voyager « afin de nous éloigner pendant quelque temps des tracasseries politiques ». Le couple traverse l’Auvergne avant de gagner Lyon, Genève, Coppet et le Mont-Blanc.
L’Auvergne n’est pourtant pas pour lui une terre entièrement inconnue. Enfant, dans sa Bretagne natale, il avait entendu parler des Auvergnats et s’était représenté leur pays comme un lieu « bien loin, bien loin », presque inaccessible, peuplé de choses étranges. En 1805, l’Auvergne réelle se superpose ainsi à celle qu’il avait rêvée depuis les bruyères bretonnes.
Ce voyage a son fantôme : Pauline de Beaumont.
Le fantôme de Pauline

Pauline de Beaumont n’était pas seulement l’amie de Chateaubriand. Elle fut sa maîtresse, sa confidente, l’une des grandes passions de sa vie. Née Pauline de Montmorin en 1767, elle était la fille d’Armand-Marc de Montmorin Saint-Hérem, diplomate puis ministre des Affaires étrangères de Louis XVI. Par cette famille, son nom demeurait lié à Montmorin, dans l’actuel Puy-de-Dôme, et plus largement à l’ancienne noblesse d’Auvergne. Elle-même n’était pas née dans la province, mais elle y possédait de profondes attaches familiales.
La Révolution avait brisé sa jeunesse. Son père fut tué lors des massacres de Septembre, en 1792. Une grande partie de sa famille disparut dans la tourmente. Déjà fragile, elle échappa elle-même à la mort, mais connut plusieurs années d’existence précaire.
Elle rencontre Chateaubriand au début du Consulat. Leur liaison est amoureuse, mais aussi intellectuelle et littéraire. De juin à novembre 1801, installée avec lui à Savigny-sur-Orge, elle l’accompagne alors qu’il achève le Génie du christianisme. Atteinte de tuberculose, sa santé se dégrade rapidement. Elle part en 1803 pour Le Mont-Dore. Ses proches espèrent encore que les eaux d’Auvergne, puis le climat italien la sauveront. Chateaubriand reconnaîtra que l’espoir de la voir le rejoindre en Italie avait compté dans sa décision d’accepter le poste de Rome.
Pauline quitte Le Mont-Dore le 5 septembre 1803 et passe alors par Clermont. Agénor Bardoux, qui lui consacra au XIXe siècle une importante étude, rapporte qu’elle s’y plut, qu’elle apprécia les toits plats et les points de vue, et qu’elle y retrouva le sentiment d’une province dont les Montmorin étaient originaires. Moins de deux ans avant Chateaubriand, elle avait donc, elle aussi, contemplé Clermont. Mais lorsqu’il la retrouve à Florence, l’illusion disparaît. « Je fus terrifié à sa vue », écrira-t-il. Ils gagnent Rome lentement, en évitant les cahots de la route. Pauline y meurt le 4 novembre 1803, à trente-six ans. Chateaubriand assiste à ses derniers instants, puis organise lui-même ses funérailles.
Le même intervalle, presque, se répète moins de deux ans plus tard : en traversant l’Auvergne, Chateaubriand ne parcourt donc pas seulement une région d’histoire et de paysages. Il foule la terre des origines familiales de Pauline. Il se trouve à quelques lieues du Mont-Dore, où elle avait tenté de lutter contre la maladie. Il découvre enfin Clermont, où elle était elle-même passée sur la route qui devait la conduire vers lui, puis vers la mort.
Bien des années plus tard, le lien demeure intact dans les Mémoires d’outre-tombe : « Il n’y avait pas deux ans que madame de Beaumont reposait au bord du Tibre, lorsque je foulai sa terre natale, en 1805. »
Chez Chateaubriand, un paysage n’est jamais seulement un paysage : il évoque toujours, tôt ou tard, un mort.
Cinq jours à Clermont
Du 2 au 6 août 1805, Chateaubriand demeure cinq jours à Clermont. Ce n’est donc pas une simple halte entre Vichy et Lyon. La ville et ses environs deviennent le sujet d’un véritable petit récit, Cinq jours à Clermont, resté inédit pendant plus de vingt ans avant d’être intégré, en 1827, à ses œuvres de voyage, dans la continuité de ses textes sur l’Italie et avant le Voyage au Mont-Blanc.
Dès la première ligne, on reconnaît sa manière : « Me voici au berceau de Pascal et au tombeau de Massillon. Que de souvenirs ! » À peine arrivé, il convoque les rois d’Auvergne, César et ses légions, Vercingétorix, les Wisigoths, les Francs, les évêques, les comtes et les dauphins d’Auvergne. Il regarde vers le sud-est, cherche Gergovie dans le paysage, distingue la cité gauloise de Clermont et tente de reconnaître, dans les reliefs, les lieux mentionnés par les auteurs antiques. Les noms eux-mêmes deviennent matière à enquête. Il s’interroge sur les appellations successives de la ville, cite Strabon, Pline, Ptolémée et la table de Peutinger ; il évoque Nemossos et Augustonemetum, et cherche à comprendre comment la cité antique est devenue le Clermont médiéval. Son texte prend alors l’allure d’une promenade érudite : une colline, une ruine ou un nom suffisent à rouvrir plusieurs siècles d’histoire.
Le Moyen Âge l’occupe tout autant : puissance des évêques et des seigneurs, guerres, châteaux féodaux, concile de Clermont de 1095. Ce dernier souvenir ne pouvait laisser indifférent l’auteur du Génie du christianisme, puisque c’est ici qu’Urbain II lança l’appel à la première croisade. Chateaubriand rappelle aussi les liens de Clermont avec Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours, deux voix majeures des premiers siècles de l’histoire de France.
Son érudition, foisonnante, parfois digressive ou approximative au regard des connaissances actuelles, révèle surtout une manière de regarder : derrière la ville présente se trouvent toujours plusieurs villes disparues.
Sous le regard de Chateaubriand, Clermont concentre admirablement tout ce qui nourrit son imagination : l’Antiquité, le christianisme, le Moyen Âge, les ruines, et une nature dont les volcans donnent au site une profondeur plus ancienne encore.
Une cathédrale « sombre et religieuse »
Il visite la cathédrale. Notre-Dame-de-l’Assomption n’a pas encore le visage que nous lui connaissons : la façade occidentale et ses deux flèches n’existent pas. Elles ne seront élevées qu’au xixe siècle, d’après le projet de Viollet-le-Duc. Le chantier ne s’achèvera qu’en 1884.
L’intérieur le frappe surtout. Les piliers lui paraissent d’une finesse presque inquiétante, « effrayants à l’œil », écrit-il, comme si les voûtes pouvaient s’abattre sur le visiteur. L’église lui semble « sombre et religieuse ». Son regard s’arrête aussi sur les blessures de l’histoire récente : un tableau de la Conversion de saint Paul, attribué à Le Brun, que des coups de sabre ont endommagé. Il cherche ensuite le tombeau de Jean-Baptiste Massillon, grand prédicateur du règne de Louis XIV et évêque de Clermont, mort en 1742. Le tombeau a disparu pendant la Révolution. Chateaubriand en tire une formule qui dépasse le simple renseignement historique : Massillon avait été privé de sépulture dans un temps où « rien n’était à sa place, pas même la mort ». La phrase pourrait résumer son rapport à Clermont. Il vient chercher Pascal, Massillon, Vercingétorix ou les croisés ; il rencontre partout des traces, des absences et des morts.
La révélation de ces cinq jours n’est pourtant ni la cathédrale ni Gergovie. C’est la Limagne : un spectacle qui dominera, dans son souvenir, tout le séjour auvergnat.
La Limagne était célèbre bien avant lui. Chateaubriand le sait et rappelle ses lectures. Grégoire de Tours faisait déjà dire au roi Childebert son désir de voir cette terre vantée pour son agrément. Salvien l’avait appelée la « moelle des Gaules ». Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont au Ve siècle, en avait laissé des descriptions qui lui paraissent encore convenir au paysage sous ses yeux.
Mais il abandonne bientôt les livres pour regarder par lui-même. « La position de Clermont est une des plus belles du monde. » Il compose presque le paysage comme une figure géométrique : des montagnes disposées en demi-cercle, la ville posée sur un monticule et, à ses pieds, l’immense Limagne, « une vallée de vingt lieues de long, de six, huit, dix de large ». Ce ne sont pas des mesures topographiques au sens moderne, mais celles d’un voyageur qui cherche à faire sentir l’ampleur du spectacle.
À suivre












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