En 1775, lorsque les hostilités s’engagent, les tensions héritées de la Guerre de Sept Ans (1756-1763) – qui a vu Louis XV céder la Louisiane et le Canada à l’Espagne et à la Grande-Bretagne – ont déjà inexorablement envahi les treize colonies britanniques de la future République fédérale nord-américaine. Dans un premier temps, il s’agit plus de conquérir les esprits que du terrain. Chef du corps expéditionnaire français, fort de quelque six mille hommes, le comte de Rochambeau résume parfaitement l’état d’esprit officiel : « Être la force principale mais laisser la gloire et la victoire aux hommes du pays et aux politiques qui les représentent. »
Lors de l’opération diplomatique destinée à gagner la sympathie et nouer des alliances, c’est sous l’autorité du très anglophobe secrétaire d’Etat des Affaires étrangères de Louis XVI, Charles Gravier de Vergennes 1 , que monte en première ligne Armand-Marc de Montmorin Saint-Hérem (1745-1792), né au château de La Barge, à Courpière. Sauvagement assassiné, comme une grande partie de sa famille, lors de l’embrasement révolutionnaire des années 1792- 1794, de Montmorin fut ambassadeur à Madrid (1778-1784) puis, pour son malheur, le successeur de Vergennes aux Affaires étrangères. Américanophile fervent, il négocie habilement l’entrée en guerre de l’Espagne aux côtes des insurgents, concrétisée, le 12 avril 1779, par le traité d’alliance d’Aranjuez.

L’Allier aux premières loges…
Selon les recherches menées depuis 2024 dans le cadre du programme culturel « Bourbonnais aux Amériques », initié sur trois ans par le Conseil départemental, près de quatre-vingts soldats et officiers, nés ou ayant des attaches dans le Bourbonnais 2 , ont bravé l’océan pour servir les États-Unis, particulièrement des marins… Depuis 1946, l’Amicale des Marins de Moulins entretient les liens historiques entre la ville – marraine, en 1992, du sous-marin nucléaire d’attaque le Casabianca – et les mers du monde…
Moulinois, justement, Louis Guillouet, comte d’Orvilliers (1710-1792), issu d’une lignée de serviteurs de la Royale et de gouverneurs de la Guyane, est un vieux loup de mer de 67 ans 3 qui a bourlingué des Antilles au Canada et de la guerre de Succession d’Autriche à celle de Sept Ans – la première des guerres mondiales – lorsqu’il devient, en 1677, lieutenant général des armées navales.
Le 27 juillet de l’année suivante, il s’offre le luxe de faire boire le bouillon, au large d’Ouessant, à l’escadre anglaise de l’amiral Keppel au cours du premier combat majeur de la guerre d’indépendance. Une victoire accueillie en France comme une revanche des déboires de la Guerre de Sept Ans, d’autant que « seulement » 126 marins français ont péri contre 407 Anglais !
Également natif de Moulins, le général Claude Gabriel de Choisy (1723-1797) se fait remarquer en Virginie, à l’automne 1781, comme maréchal de camp de George Washington à la bataille décisive de Yorktown, annonciatrice du Traité de Paris, signé le 3 septembre 1783.
Gaspard de Ligondès, comte de Rochefort, né en 1732 à Saint-Bonnet dans une famille d’officiers de marine, commande le vaisseau de ligne le Triton, engagé dans un combat indécis contre le Jupiter anglais et sa frégate, le 20 octobre 1778 au large du Finistère. Très gravement blessé, il meurt en janvier 1779, à Brest.

Décolonisation en marche…
Du Gannat de sa naissance, en 1740 au château de la Fauconnière, à son soutien au combat émancipateur des esclaves des Caraïbes, le vicomte François de Fontanges, major général de l’amiral d’Estaing, s’est distingué et fut blessé en 1779, durant le siège sanglant de Savannah, capitale de la Géorgie.
Marié à une créole originaire de la colonie française de Saint-Domingue, propriétaire aux Gonaïves, en Haïti, et nommé, en 1784, commandant de la partie sud et commandant en second du nord de Saint-Domingue, de Fontanges s’investit dans les concordats de 1791 et 1792 4 sur l’égalité des droits, déclenchant colère et représailles. Sa tête est mise à prix sans ôter de sa mémoire le souvenir, vivace jusqu’à sa mort, en 1822 à Montluçon, de son ancien compagnon d’armes à Savannah, le « mulâtre libre » Jean-Baptiste Chavannes, condamné par les juges de Port-au-Prince au supplice de la roue « jusqu’à ce que mort s’ensuive » pour avoir milité en faveur des esclaves affranchis.
Lui aussi atteint par la fièvre américaine, le vicomte Charles-François du Buysson des Aix voit le jour en 1752, dans la paroisse bourbonnaise de Tréban. Au printemps 1777, il tente l’aventure avec son cousin, La Fayette. Grâce à l’entregent du marquis, il décroche un poste d’aide de camp du général de Kalb. Le 16 août 1780, alors que les insurgents subissent leur pire défaite, à Camden (Caroline du Sud), tous deux sont grièvement blessés et faits prisonniers par les troupes de Cornwallis. Kalb décède quelques jours plus tard tandis que du Buysson, libéré sur parole, meurt à Moulins, en 1786.

Liberté, Égalité, « Fraternité »
Né à Clermont-Ferrand et baptisé en l’église Notre-Dame du Port, le comte Charles Albert de Moré de Pontgibaud (1758-1837), aide de camp de La Fayette au début du conflit, est un vétéran de la guerre d’indépendance qui, entre 1777 et 1783 – année où il fait partie des fondateurs de la Société des Cincinnati 5 – aura guerroyé pas moins de cinq années pour les États-Unis.
C’est avec et grâce à ses compagnons d’armes et d’idéal que Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, a pu répondre à l’appel « fraternel » de ses amis d’outre- Atlantique, notamment Thomas Jefferson, l’auteur principal de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, paraphée par cinquante francs-maçons sur
cinquante-six signataires.
Par ailleurs, l’un des Pères fondateurs des États-Unis, Benjamin Franklin, « Ministre plénipotentiaire des États-Unis d’Amérique septentrionale en France », de mars 1779 à mai 1785, fut deux ans (1779-1781) le Vénérable de la loge maçonnique parisienne des Neuf Sœurs, centre névralgique français et européen
du soutien à la cause américaine [Lire ci-dessous]. L’enthousiasme chevaleresque de La Fayette répond ainsi, et aussi, à un engagement « philosophique »…

Bordeaux, 26 avril 1777 – Le jeune rentier altiligérien a 19 ans lorsqu’il embarque, à ses frais et sans autorisation officielle, à bord d’un bateau marchand au nom prédestiné, la Victoire. Le 7 juin, voguant à moins de cinq jours de la Caroline du Sud, il écrit à son épouse, Marie Adrienne Françoise de Noailles : « Le bonheur de l’Amérique est intimement lié au bonheur de toute l’humanité ; elle va devenir le respectable et sûr asile de la vertu, de l’honnêteté, de la tolérance, de l’égalité et d’une tranquille liberté. » Las ! La réalité s’avère rarement à la hauteur de l’humanisme rêvé…

Les Neuf Sœurs, « à l’Orient de Paris »
Cette loge se situe au carrefour des Lumières, de la franc-maçonnerie du G.O.D.F. (Grand Orient de France), de la naissance des États-Unis et des coulisses intellectuelles de la Révolution. Quelques semaines avant sa mort, le vieux Voltaire y est « initié », le 7 avril 1778, en étant dispensé du rite du bandeau sur les yeux, un symbole de clairvoyance assurément des plus superflus pour l’un des hommes les plus éclairés de son temps ! Quant à son tablier en peau d’agneau qui a appartenu à l’écrivain et philosophe, Claude-Adrien Helvétius, il lui est remis par une autre sommité maçonnique, l’astronome Jérôme de Lalande, fondateur de la loge avec le soutien de Madame veuve Helvétius, en 1776.
« À la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, sous les auspices du Sérénissime F (Frère) De Chartres, Grand Maître de toutes les LL (loges) régulières de France », sur cette lettre de recommandation de 1785 pour le
« T.C.F. » (Très Cher Frère) ClaudeJacques Notté, peintre, ont notamment signé : en haut, Élie de Beaumont (avocat) et Benjamin Franklin ; à gauche, Philippe Choffard (graveur), Jean-Baptiste Greuze (peintre) et Niccolo Piccinni, musicien ; à droite, Joseph Vernet, peintre ; en bas, le comte de Lacépède (naturaliste) et Claude-Antoine Guyot-Desherbiers, avocat, juge et homme politique, grand-père d’Alfred de Musset.
Dessin, Charles Monnet ; Graveur, Philippe Choffard © Musée de la Franc-maçonnerie, Paris (rue Cadet)
1 Depuis 1788, une petite ville de l’État du Vermont, dont la capitale est Montpelier, porte son nom.
2 Dont le territoire, au XVIII e siècle, débordait sur la Nièvre et le Puy-de-Dôme.
3 La Marine est alors volontiers aux mains du « 3 e âge » !
4 Le 28 mars, à Paris, l’Assemblée législative a voté l’accession à la citoyenneté de tous « les gens de couleur
libres ».








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