Un cas politique. Un cas psychiatrique interné à l’asile de Montredon, du 12 juillet au 25 septembre 1924, pour tendances paranoïdes préoccupantes.
Philibert Besson, fils d’un honorable marchand de vin, ancien combattant engagé volontaire dans la Grande Guerre, en 1917 (1) , conseiller d’arrondissement et maire de sa terre natale de Vorey-sur-Arzon, nageur émérite et habile manieur de cartes, ce législateur non inscrit dans un groupe parlementaire ni membre d’aucune commission fait rire jaune ses innombrables cibles : spéculateurs, pistonnés, « pourritures » de toutes tendances et autres magouilleurs de tous scandales, voués aux gémonies dans son unique ouvrage paru le 1 er janvier 1936, Peuple, tu es trahi.

© Commune de Vorey-sur-Arzon – DR
« Au lycée Pa-pa, au lycée Pa-pi /Au lycée Papillon »
Chevauchant une moto pétaradante de dessin animé, le chevalier blanc Besson sillonne les campagnes, semant sa bonne parole et la maréchaussée ! Ingrate, la République n’hésite pourtant pas à le priver, lui, l’ingénieur électricien pourfendeur des « vautours du trust de l’électricité », de salles ou de courant !
Qu’importe, il harangue des foules de dizaines de milliers de personnes à la lueur de bougies ou juché sur une horloge de marché. Au fait de sa gloire, à Saint-Étienne en 1935, malgré la pluie et l’interdiction de la police – qui coupe les fils des haut-parleurs – il tient meeting depuis le sommet d’un pylône, place Chavanelle, devant quelque 30 000 fans qui le portent en triomphe à travers la ville… Il se retrouve même, en 1936, Au lycée Papillon, interprété par le populaire fantaisiste Georgius, parmi les cancres interrogés par l’inspecteur :
« Élève Trouffigne ? – Présent
Vous connaissez bien la géographie
Eh bien, citez-moi les départements
Les fleuves et les villes de la Normandie
Ses spécialités et ses représentants
– Monsieur l’inspecteur, je sais tout ça par cœur
C’est en Normandie que coule la Moselle
Capitale Béziers, et chef-lieu Toulon
On y fait l’caviar et la mortadelle
Et c’est là qu’mourut Philibert Besson
– Bravo, mon ami, je vous donne neuf et demi (2)
Un aguichant renard autour du cou !
Particulièrement allergique aux autorités constituées de la ville du Puy et à ses hommes de loi, il essuie plusieurs condamnations du tribunal ponot, ce qui lui vaut d’être successivement, les 7 et 8 mars 1935, déchu de son immunité parlementaire et de son mandat de député. Qu’à cela ne tienne ! Il fausse compagnie aux policiers parisiens venus le cueillir à la Chambre et prend le maquis dans sa Haute-Loire, où sa belle popularité lui assure granges confortables, charrettes de foin salvatrices et saucisson à volonté. Il peut même circuler dans les rues de Vorey, déguisé en femme, un aguichant renard autour du cou ! Finalement arrêté à Paris le 9 décembre 1935, emprisonné et gracié, il retrouve son tonus anti-corruption grâce au sulfureux scandale politico-financier de l’affaire Stavisky.
Las, en mai 1940, une écoute de Radio-Stuttgart, aussi inopportune que dénoncée, le rend, alors qu’il est mobilisé, coupable de défaitisme. Condamnation par le tribunal militaire et retour à la case prison, à Riom, où il ose participer à une mutinerie destinée à reprendre les armes pour bouter l’Allemand hors de France. S’en suit une impitoyable répression de l’État français contre les mutins, dont un quart meurt de faim et de mauvais traitements. Parmi eux, Philibert, tête de Turc d’un maton sadique surnommé « La Chèvre ». Tuberculeux et squelettique, il s’éteint en mars 1941, sans doute pour avoir voulu croire, comme Edmond Michelet, qu’« un jour, la France
déclarera la paix au monde »…
« [D]eux peuples travaillant en commun »
Soi-disant, d’après lui-même sur sa carte de visite, polyglotte « parlant anglais, italien, espagnol, portugais et patois », Philibert ne cesse de développer une approche idyllique des relations internationales, fondées sur le libre-échange, l’abolition des frontières douanières, la collaboration des peuples dans la production et la consommation de tous les produits, le désarmement et la paix.
Par ailleurs, sous le charme du Mouvement fédériste européen de son ami Joseph Archer (1883-1957), le bouillonnant député s’en fait un propagandiste enthousiaste. Attention ! Dans l’esprit d’Archer et de Besson, fédérisme sous- entend non pas une union fédérale d’États mais une association de peuples savamment organisée.
1932 – Alors qu’au mois de mai, le paquebot Georges Philippar vient de brûler avant de sombrer dans le golfe d’Aden (3) et que Besson participe à la commission d’enquête, lors de la séance à la Chambre du 7 juin, il interpelle Édouard Herriot, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, sur la politique générale du gouvernement : « Pour résoudre le problème des dettes de guerre, il faut […] rechercher de nouveaux terrains d’entente ne comportant pas de droits acquis et sur lesquels il ne saurait y avoir ni discussion, ni vainqueurs, ni vaincus mais, à l’origine, deux peuples travaillant en commun pour la prospérité commune. »

L’Europa, comme un rêve de l’euro
Si de tels propos prémonitoires de l’« axe Paris-Bonn », initié par De Gaulle et Adenauer une trentaine d’années plus tard, n’avaient pas été tenus à la veille de l’arrivée de Hitler au pouvoir, Philibert Besson serait peut-être inscrit dans les mémoires et les livres d’histoire comme l’un des pères de l’Europe.
Au nom de ses convictions fédéristes, Joseph Archer, ingénieur des mines, industriel, maire de Cizely (Nièvre) et bref député de la Haute-Loire (1935- 1936) après que Besson fut déchu de son mandat, est l’inventeur, en 1928, de la monnaie Europa qui séduit son ami Philibert.
Exorciser, dans une perspective pacifique, les affres de la Première Guerre mondiale motive cette trouvaille, portée par l’air du temps du « Plus jamais ça ».
Jamais mise officiellement en circulation, l’Europa n’a presque pas dépassé les frontières de la « République fédériste de Cizely ». Gravée en deux modèles de
1 – en bronze, cuivre et étain – et 1/10 e en bronze, l’Europa porte à l’avers l’effigie de Louis Pasteur, gravée par Victor Peter. (3) À son bord, le journaliste Albert Londres, l’une des cinquante-quatre victimes.
Afin de tuer dans l’œuf toute tentation de spéculation et de maintenir son pouvoir d’achat, elle n’est pas indexée sur l’or mais sur les valeurs de marchandises et du travail. Par exemple, et pour édification, l’Europa équivaut à 200 grammes de viande ou de coton, 30 centigrammes d’or, 2 kilogrammes de blé ou d’acier, 50 centilitres de vin à 10 degrés, 10 kilowattheures ou 30 minutes de travail.
Trois-quarts de siècle avant l’euro, vive le calcul mental !
(1) Se prétendant « ex-lieutenant d’artillerie de montagne » et Croix de guerre, Besson fut artilleur à pied puis
étrangement matelot de 1 re classe-mécanicien.
(2) Paroliers, Georgius (Georges Guibourg) et Juel (Jules Gallaud). © Editions Beuscher Arpège.
(3) À son bord, le journaliste Albert Londres, l’une des cinquante-quatre victimes.








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