Hommage national sera ainsi rendu à ce grand historien médiéviste qui a révolutionné sa discipline en l’associant à la sociologie, la géographie, la psychologie et l’économie. Hommage sera aussi rendu au capitaine de la Grande Guerre, décoré de la Croix de guerre avec quatre citations et, en 1920, de la Légion d’honneur à titre militaire. Hommage sera enfin rendu au combattant volontaire de la Seconde Guerre mondiale 1 , âgé de 53 ans en 1939, atteint de polyarthrite et père de famille nombreuse qui écrivit, dès 1940, un incontournable essai, L’Étrange défaite, récit à chaud de réflexions sur les raisons militaires et politiques de la débâcle française.

Résistant viscéral, Marc Bloch a été arrêté par la Gestapo, à Lyon, le 8 mars 1944, emprisonné et torturé à la prison de Montluc, puis fusillé le 16 juin avec vingt-neuf de ses camarades, au lieu-dit Roussille, commune de Saint-Didier-de- Formans, dans l’Ain. Depuis 1977, il repose au cimetière creusois du Bourg-d’Hem. Un cénotaphe témoignera de sa panthéonisation.
Juin 1940 – Premier objectif pour Marc Bloch, qui se définit comme « le plus vieux capitaine de l’armée française » : gagner Guéret. Pourquoi Guéret pour cet universitaire né à Lyon, le 6 juillet 1886, et issu d’une famille de juifs alsaciens « optants » 2 ? Car sur la commune creusoise de Bourg-d’Hem, au hameau des Fougères, les Bloch possèdent, depuis dix ans, une résidence secondaire.
« Pour services exceptionnels »…
Coincés entre les statuts des juifs des 3 octobre 1940 et 2 juin 1941, les huit mois clermontois de Marc Bloch, son épouse, cinq de leurs six enfants et sa mère s’avèrent aussi angoissants que fertiles. Pourtant, sans sa bibliothèque, l’éminent professeur, officiellement incorporé, le 25 octobre 1940, à l’université de Strasbourg, repliée dans la capitale auvergnate depuis onze mois, se trouve désemparé.

Pressé de s’effacer par son ami Lucien Febvre – avec lui cofondateur, en 1929, des Annales, célèbre revue d’histoire et de sciences sociales alors transférée à Limoges –, il se résigne à signer ses articles « Fougères ». Juif sans honte et sans orgueil inquiet des risques de ghettoïsation, Bloch est révoqué de la fonction publique le 20 décembre 1940 puis réintégré le 5 janvier 1941 « pour services exceptionnels » grâce à l’intervention de Jérôme Carcopino, lui aussi normalien, historien et ancien élève de Gustave Bloch, père de Marc.
Quant à L’Étrange défaite, l’ouvrage doit sa publication, en 1946 3 , à des complicités clermontoises, parmi lesquelles celles du maître de la géographie auvergnate contemporaine, Philippe Arbos, et du docteur Canque qui réussissent à sauver le manuscrit, écrit à Fougères durant l’été 1940. Par ailleurs, lors de ses deux leçons de pré-rentrée des 5 et 12 octobre 1940, Bloch jette les bases de son livre de méthodologie historique, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien 4 , resté inachevé après son entrée dans la clandestinité, en 1943.
Le testament de Marc Bloch rédigé à Clermont
C’est en son domicile, situé au numéro 103 du boulevard Gergovia, tout près de son intersection avec la rue Eugène-Gilbert, que Marc Bloch rédige, le 18 mars 1941, ses dernières volontés, en particulier celle d’avoir des obsèques civiles.
Quelques extraits lourds de sens…
« Je n’ai point demandé que, sur ma tombe, fussent récitées les prières hébraïques dont les cadences, pourtant, accompagnèrent […] tant de mes ancêtres et mon père lui-même. […] Je tiens la complaisance envers le mensonge […] pour la pire lèpre de l’âme. Comme un beaucoup plus grand que moi, [l’historien et écrivain Ernest Renan], je souhaiterais volontiers que, pou toute devise, on gravât sur ma pierre tombale ces simples mots : “Dilexit veritatem” 5 ».
« Avant tout et très simplement français »
Bien loin de se laisser aller à un « lâche reniement » de ses origines juives, Marc Bloch les revendique en les associant intimement à son amour pour son pays : « Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable, en vérité, d’en concevoir une autre où je puisse respirer à l’aise, je l’ai beaucoup aimée et […] n’ai jamais éprouvé que ma qualité de juif mît à ces sentiments le moindre obstacle. »
En juin 1941, contraint par la maladie de Madame Bloch, enseignante au lycée Jeanne-d’Arc, de prendre la route du Midi, il s’arrête à Montpellier, où il avait été prof de lycée avant la Grande Guerre. À deux reprises, il reviendra à Clermont-Ferrand, notamment en avril 1942 pour donner d’édifiantes conférences publiques sur l’Angleterre !… Un prélude à son action et son sacrifice pour la liberté de sa France bien-aimée.
Une pensée pour Pierre Mazataud (1934-2018), géographe-historien à la curiosité jamais rassasiée, qui avait fouiné sur ce sujet.

1 À nouveau Croix de guerre puis médaillé de la Résistance.
2 Alsaciens-Mosellans qui choisirent de rester Français après la guerre de 1870.
3 Aux éditions Franc-Tireur.
4 Publié en 1949, à l’initiative de Lucien Febvre, éd. Armand Colin, Cahier des Annales n o 3.
5 « Il a chéri la vérité. »









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