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Tony Rochon des éditions Loustik, lors d'une séance de dédicaces.
Culture

Les maisons d’édition Jeunesse : un vivier qui, dans le bassin clermontois, fait florès.

Dans l'annuaire de l'agence régionale du livre, Auvergne Rhône-Alpes Livre & Lecture, plusieurs maisons d'édition dédiées au genre sont répertoriées sur Clermont-Ferrand et les environs. La plupart ont moins de dix ans d'existence. Comment expliquer cette pépinière ? Coup de projecteur sur un genre qui aimante.

Parmi les nouveautés d’octobre d’une boutique BD réputée du Plateau central, un album à la couverture sombre, flirtant entre esthétique gothique et pop surréaliste. Le portrait sépia, aux faux airs de daguerréotype, d’une famille singulière. Attachante. Visages nimbés d’une lumière diaphane rappelant ceux de l’illustrateur américain, Mark Ryden. Dans le titre, leur patronyme : Appenzell. L’Etonnante Famille Appenzell, nouvel album de Benjamin Lacombe *, illustrateur en vogue naviguant entre les univers de Charles Addams et Tim Burton. Son quatrième pour les éditions Margot, maison d’édition Jeunesse basée à Clermont-Ferrand. Le genre trotte dans la tête jusqu’à en faire émerger d’autres. Leur point commun ? Être dans la même ville, ou alentour. “Cinq rien que sur la couronne clermontoise“, liste l’agence régionale du livre, Auvergne Rhône-Alpes – Livre & lecture. Et qui, dans un secteur en hausse – 1% de ventes en plus en 2019 (1) -, résistent plutôt bien. Preuve en est avec La Poule qui pond qui, en dépit de la crise sanitaire, a fait le pari de l’embauche. Comment expliquer cette densité ? Tentative de décryptage en compagnie de quelques représentants de maisons d’édition Jeunesse locales.

Des facteurs convergents

Valentin Mathé, fondateur de La poule qui pond, avec Eloïse Garrido, assistante d’édition.

Pour l’agence régionale du livre, la bonne représentativité de l’édition Jeunesse  dans le bassin clermontois relève de plusieurs facteurs. D’un, d’un engouement, depuis une vingtaine d’années, pour le genre. “Beaucoup de créativité et une forte appétence des libraires pour ce type d’édition.” Une économie florissante –  351 M€ de chiffre d’affaires en 2019 -, pour l’un des principaux pôles d’aides du CNL (2). Une répartition équilibrée à l’échelle du pays. “Les maisons d’éditions se concentrent sur les grands axes, les métropoles, pour des raisons de distribution et de diffusion.” Une diffusion plurielle pour une distribution diversifiée (librairies indépendantes, médiathèques, salons, foires, internet). Autre facteur, l’implantation à moins de deux heures d’un musée dédié à l’Illustration Jeunesse. A Moulins, dans l’Allier. Un argument également avancé par Valentin Mathé. Lui-même est moulinois et sa fréquentation du musée a, assure-t-il, “joué un rôle dans son parcours” comme l’ont motivé ses conversations avec Stéphane Queyriaux, cofondateur de L’Atelier du poisson soluble (Puy-en-Velay). Une référence dans la région. Sans oublier les trente ans d’influence d’une enseigne culte, la librairie Jeunesse Papageno, immortalisée au cinéma par Krzysztof Kieślowski (3) dans le regard d’Irène Jacob, et portée haut, jusqu’à sa fermeture en mars 2015, par Florence Vidal. A ces points s’adjoint une politique de dynamisation territoriale du secteur. Le travail de fond mené par des structures telles que Le Transfo, agence de développement culturel en Auvergne jusqu’en 2017. L’extension, à partir de 2006, à l’UCA *, du master Création éditoriale aux Littératures générales et de Jeunesse jusqu’à sa dénomination finale, le Master CELJG (Création Editoriale des Littératures de Jeunesse et Générales) “mettant ainsi la littérature jeunesse au centre de son enseignement.“(4)

Comment la littérature jeunesse vient aux adultes

La porte d’entrée varie avec, cependant, des dénominateurs communs.
Un goût affirmé pour l’illustration, pour les potentialités d’un genre propice à explorer les formats et les narrations. Souvent le résultat d’une reconversion. Le cas de Pascale Fontaine des éditions Cipango, ancienne enseignante. De Valentin Mathé de La Poule qui pond, ex-ingénieur informatique. Parfois aussi, une activité complémentaire. “C’est un loisir plus qu’un métier “, affirme Tony Rochon, illustrateur qui, suite à la naissance de ses enfants, s’est jeté avec Loustik dans le bain de l’édition Jeunesse “parce qu’il voulait faire des livres pour eux.” Un nom tout trouvé pour une édition à destination des tout petits. Il y consacre son temps libre en parallèle de son emploi chez Blackrock games. Pour Thibault Prugne, lui aussi illustrateur, les éditions Margot relèvent d’un heureux enchaînement de circonstances. Une première expérience de publication sur Paris aux éditions Eyrolles, avec Anne-Fleur Drillon, suivi d’un atelier collectif avec des illustrateurs de la région. “On s’est dit qu’on allait faire un petit livre (…) le publier à quelques exemplaires. L’idée était d’illustrer des chansons de Brassens, et ça a marché.” Un distributeur national les repère.  Dans la foulée les éditions Margot se créent. Nous sommes en 2013.

Un écosystème local à la synergie régionale

Valentin d’insister sur l’écosystème local. Sa solidité. Le dynamisme des réseaux interprofessionnels régionaux. L’importance des rencontres entre acteurs de la chaîne du livre, déterminantes dans la création de sa propre maison d’édition jeunesse en 2014. “L’entraide [entre éditeurs et illustrateurs], ça crée un effet d’entraînement.” Idem entre illustrateurs. “La première illustratrice connue qui a travaillé avec nous, c’est Fabienne Cinquin. Elle nous a ensuite présenté Cécile Gambini.” S’ajoutent le coup de pouce. Le pied à l’étrier. “On pousse des gens du cru à aller vers l’illustration Jeunesse.” Au hasard des rencontres. “Ca ouvre des portes sur d’autres formats, auxquels on aurait de prime abord pas pensé.” Pourrait en témoigner Charline Montagné, céramiste croisée sur les Arts en balade, devenue, depuis, autrice des paysages en relief de “Dis, la mer, d’où viens-tu?” Pour Tony Rochon, l’entraide, là encore, est de mise quand début 2020, avec quelques amis, eux aussi illustrateurs régionaux, il se lance dans Les Crayons Arvernes, association dont l’objectif est d’élargir le circuit de diffusion et de distribution des maisons d’édition Jeunesse auvergnates.

Benjamin Lacombe & Sébastien Pérez, illustrateur & auteur de “L’Etonnante Famille Appenzell” (éd.Margot).

L’édition jeunesse, une appellation large

Pourtant, nuance Thibault, de quoi parle-t-on quand on parle d’édition Jeunesse ? “La jeunesse, c’est juste un public”, et ce type de littérature n’est pas réservé qu’aux enfants. D’ailleurs, “nous, quand on crée un album, on met de côté tout ce qui est trop enfantin.” D’ajouter qu'”il n’existe aucune appellation pour la définir, si ce n’est “album illustré.” Leur ligne éditoriale ? “Un entre-deux, entre BD et album jeunesse.” Un album jeunesse, alors, c’est quoi ? Nous retiendrons la définition de Roberte Salerno : “Tout ouvrage illustré dont les illustrations apportent au texte un éclairage différent”, sous la forme d'”une note d’humour, un clin d’œil au lecteur, un approfondissement du sens, voire un point de vue différent de celui du texte.” Une littérature qui ne cesse de s’enrichir et d’évoluer à l’image de son lectorat. Ouverte à tous, sans distinction d’âge, et qui – comme l’analyse la thérapeute du langage, Dominique Rateau dans sa préface au livre de Patrick Ben Soussan, “Qu’apporte la littérature jeunesse aux enfants ? Et à ceux qui ne le sont plus” – scelle chez les adultes “des retrouvailles, non pas avec leur enfance, perdue, inaliénable, mais avec des parts d’eux-mêmes, étranges et étrangères parfois, qu’elle leur révèle, à leur insu.” (5)

* avec l’auteur Sébastien Pérez, avec qui il cosigne de nombreux albums jeunesse, notamment aux éditions Margot.
* UCA, Université Clermont Auvergne

(1), Chiffres de l’édition 2019-2020, SNE.
(2), Données CNL 2019.
(3), in “La double vie de Véronique”, de Krzysztof Kieslowski, 1991,MK2.
(4), Présentation du master Création éditoriale in catalogue de formation UCA.
(5), in “L’album en classe de FLE : Une approche intégrée du linguistique et du culturel ou Des goûts et des couleurs, on en discute !”, Roberte Salerno, Dialogues et cultures, 2006.

 

 

 

À propos de l'auteur

Sandrine Planchon

Après une prépa lettres et des diplômes en sciences humaines, Sandrine Planchon s'oriente vers la radio. Depuis 1999 elle travaille différents formats sur Altitude, Arverne, RCF, RCCF. Investie depuis 2015 dans un projet sur le numérique avec Elise Aspord, historienne de l'art, elle encadre aussi depuis 2014 les projets d'étudiants du Kalamazoo College (US).

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