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Terres paysages éphémères. 20 mars 2021. Confinement et couvre feu à Paris.
Terres paysages éphémères, mars 2021 Photo Anne-Marie Filaire
Culture

Anne-Marie Filaire, la photo pour explorer l’homme et son environnement

Depuis 35 ans, la photographe native de Chamalières, Anne-Marie Filaire, arpente l'Auvergne et le monde, constituant une œuvre essentiellement consacrée aux paysages.

« Dans ma photographie, le paysage n’est pas une continuité, mais une accumulation. Une accumulation de temps, de moments. » C’est ainsi que la photographe Anne-Marie Filaire parle son travail. Depuis trente cinq ans, cette native de Chamalières ne revient qu’épisodiquement en Auvergne pour y travailler ou exposer. Son œuvre, majoritairement consacrée aux paysages, est dense et surtout engagée. Ses images sont rigoureuses mais non dénuées de poésie, ce qui l’éloigne du photojournalisme.
De 1997 à 2004, Anne-Marie Filaire a participé à la mission Observatoire photographique du paysage, commande du ministère de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement. Elle a voyagé au Proche-Orient, en Israël, au Liban ou en Afrique de l’Est pour « raconter la réalité factuelle de guerres interminables », un travail exposé en 2017 au MUCEM de Marseille lors de l’exposition Zone de sécurité temporaire. Durant la période 2018-2002, elle s’est intéressée aux 22 millions de tonnes de terre qui sont excavées chaque année pour la construction du « Grand Paris » et déversées dans d’immenses fosses, modifiant profondément le paysage.
Ce travail a donné lieu à la publication de Terres, sols profonds du Grand Paris, un livre de photographies sur des textes de Claude Evenot, puis d’un livre témoignage Récit d’un effacement écrit par la photographe.

Derrière les images d’Anne-Marie Filaire, il y a toujours un propos politique

7 Jours à Clermont : À la fin des années 90 vous aviez exposé à la Fnac Clermont un travail sur les paysages de montagne en Auvergne, des petits formats avec seulement les traces de l’activité humaine.  En 2015 vous avez exposé Extrêmes, à l’Hôtel Fontfreyde, aujourd’hui vous revenez avec un livre plein de poésie comprenant seulement quelques photos. Que s’est-il passé ? vous aviez besoin de dépasser l’image ?
Anne-Marie Filaire : Entre les volcans d’Auvergne dans les années 90 et Récit d’un effacement en 2025, il y a 35 ans de photographie, un long parcours, beaucoup de voyages, beaucoup de travail qui porte sur le paysage. Cela ressemble un peu au jeu Le Jokari : l’Auvergne où je revenais toujours faire les même images avant de partir très loin photographier d’autres cultures, m’intéresser aux frontières. Mon tropisme est essentiellement moyen-oriental et après beaucoup d’années d’un travail aux dimensions politiques fortes, j’ai eu envie d’aller plus loin, d’écrire un livre parce que j’avais envie de témoigner d’une expérience assez hors norme celle l’extractivisme. J’ai photographié ces terres pendant 3 ans et j’ai eu envie de raconter cette expérience, de nommer des émotions, des sensations, tout cela s’étant déroulé pendant la période de confinement. J’ai eu envie de raconter cette expérience concrètement, mais cela parle plus profondément du travail d’une photographe et de tout un parcours de vie, en fait.

7JàC : Depuis vos débuts, la terre est toujours présente, sous différentes formes et l’homme est très peu présent.
A-M. F : C’est là où l’on parle de la dimension politique. On ne fait jamais les choses pour rien. Mon travail est, au départ, très intellectualisé, réfléchi. Si j’ai photographié ces terres excavées, c’est parce que j’ai un long parcours derrière moi. Effectivement les terres sont indissociables des paysages. « Paysage » est un mot un peu valise mais c’est la chose la plus naturelle et la plus abstraite pour moi. Les paysages sont un matériaux d’écriture et d’expression. J’ai eu envie de photographier, des matières, des couleurs… et la terre c’est vraiment aller au bout de ce sujet. Effectivement la question de l’humain n’avait pas de raison d’être, mais tout cela est le résultat d’une activité humaine très forte. C’est pour cela qu’il y a un récit pour accompagner les images. Là, il y avait une qualité d’abstraction assez importante et le récit amène de la compréhension. Je voulais raconter cela à la première personne pour que le politique ne s’empare pas du sujet, qu’il ne disparaisse pas sous les choses bien-pensantes comme le greenwashing ou la végétalisation des villes, des projets vertueux mais qui cachent d’autres choses. Ce sujet est politique, écologique mais il parle aussi de santé publique.

« Il est vrai que marcher dans la terre pendant 3 ans n’est pas très sexy »

7 Jours à Clermont : Vous avez travaillé pendant cette période où l’on ne pouvait voir personne, est-ce que cela a été une aubaine pour vous qui écartez si souvent les hommes des paysages ?
Anne-Marie Filaire : C’est un travail que j’ai commencé avant le Covid, en 2018. Je devais le publier Terre en 2020 et le confinement est arrivé. Je l’ai réalisé pendant cette période, différemment, seule. Il est sorti après le confinement et à ce moment là j’ai eu beaucoup de presse, ce qui mettait en lumière un sujet dont peu de gens avaient conscience. À la suite de cela j’ai continué à photographier l’arrivée des terres des tunneliers sur les chantiers, pendant un an, quotidiennement. C’est à l’issue de ce second cycle de travail que j’ai écrit le livre Récit d’un effacement. Finalement le confinement est venu se superposer à ce travail, ce qui a apporté à la photographie une dimension absolument incroyable. On est à Paris, il n’y a personne, pas un avion, pas un animal, pas un humain, les photos deviennent un aplat de couleur qui font parfois penser à Nicolas de Staël. Ces images renseignent sur l’extraction, le confinement, sur la matière, sur l’espace, sur le temps.

Rivage Photo Anne Marie Filaire
Rivage / Photo Anne Marie Filaire

7JàC : À propos de l’espace, ce qui est très frappant avec les images de Terres, c’est le rapport à l’infiniment grand. Les sites sont gigantesques et les énormes camions en deviennent minuscules.
A-M. F : Oui il y a à la fois le micro et le macro. C’est un travail passionnant. Il est vrai que marcher dans la terre pendant 3 ans n’est pas très sexy, il faut vraiment trouver une motivation très forte pour le faire, mais j’avais cette conviction qu’il fallait documenter ces chantiers, témoigner de ce que je voyais. Il y a toujours eu beaucoup de politique dans mes paysages, c’est juste la continuité. C’est tout mon background qui est arrivé sur ce sujet.

7JàC : Cette série de photos est la première que vous réalisez en couleur et en numérique, est-ce un virage pour vous ?
A-M. F : La couleur était déjà arrivée dans des images mais c’est le premier travail que je fais intégralement en couleur. Le numérique a pris de plus en plus de place dans la photo, mais je continue à travailler en argentique parallèlement. Mais l’argentique c’est aussi un trépied, c’est lourd et pour faire ce travail j’avais envie d’être très mobile, je souhaitais travailler à la main. Le numérique me le permettait. Tout convergeait pour le numérique, le fait d’avoir envie de scanner un paysage. On y va en profondeur avec le numérique, c’est un scan pas un film. Et puis aussi le fait de travailler à l’épaule, me donnait beaucoup plus de liberté,  parce que les sites qui réceptionnent les terres sont des chantiers fermés. Je les voyais presque comme des personnages.

Terres, sols profonds du Grand Paris – Éditions Dominique Carré – La Découverte
Récit d’un effacement – Éditions Backland

Anne Marie Filaire Photo 7 Jours à Clermont
Anne Marie Filaire / Photo 7 Jours à Clermont
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À propos de l'auteur

Olivier Perrot

Pionnier de la Radio Libre en 1981, Olivier Perrot a été animateur et journaliste notamment sur le réseau Europe 2 avant de devenir responsable communication et événements à la Fnac. Président de Kanti sas, spécialisée dans la communication culturelle, il a décidé de se réinvestir dans l'univers des médias en participant à la création de 7jours à Clermont.

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