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Stadium - La Comédie / Photo 7 Jours à Clermont
Photo 7 Jours à Clermont
Chroniques Culture

Qui sont ces sauvages qui chantent à tue-tête ?

"Stadium" de Mohamed El Khatib a récemment été donné à la Comédie de Clermont. Assise, dans les premiers rangs, toute proche de la scène, Dalie Farah s'est délecté d'un spectacle qui l'a durablement marqué. Elle en parle encore plusieurs semaines après la représentation.

L’équilibre esthétique de Stadium ne tient à rien, si ce n’est à la sincérité généreuse du metteur en scène et à la justesse – Graal absolu que je poursuis et peine à trouver en faisant et défaisant mes textes – la justesse qui ne manipule ni les mots recueillis, ni les gens rencontrés, El Khatib, est l’écrivain public ; ce que je voudrais faire quand je serais grande. Les hommes et les femmes sur scène ne sont beaux que d’eux-mêmes, beaux de leurs corps ainsi montrés, de leurs mots oui, mais aussi de leurs bières bues, des coups reçus et donnés, d’une dignité qui ne mendie pas.

Il y aurait eu un paradis où le sauvage était bon et ne portait pas de costume, il y aurait eu un paradis perdu où le sauvage devait être bon et courber l’échine sous la fraîcheur d’un compliment, être bon et transformer ses cris en chants et gémissements.

Il y aurait eu les bons supporters et les mauvais, ceux qui savent se tenir et les autres ceux dont il faut moquer la dégaine et les slogans. Il y aurait un théâtre qui élève et un autre qui rabaisse, un théâtre de l’intellect et un autre qui n’aurait rien à dire.

Et nous voilà debout, et nous voilà hurlant, dansant sautant en mangeant des frites à la Comédie de Clermont.

Quel sortilège a transformé les fauteuils rouges aux numéros dorés en strapontins de stade ?

Quel mage obscur a hissé sur le plateau un quart de horde en sang et or ? J’étais curieuse de cette prestation, de cette proposition de spectacle. Comment une foule peut-elle occuper la scène ? Sur quel texte ? Comment un dramaturge peut arranger une matière esthétique sans faire redondance avec les clichés médiatiques sur le foot ? Comment éviter l’effet zoo de ces sauvages rendus à un espace d’où ils sont d’habitude exclus ?

Par l’art du tissage documentaire, par la force des fictions rapportées, par la présence sans triche de comédiens amateurs et celles discrètes de professionnels et même par le jeu du metteur en scène qui se joue et joue de son rôle de tapissier bienheureux de présenter sa toile.

On apprend l’histoire du club de Lens, on apprend l’histoire d’une famille, une tribu de milliers de personnes qui brandissent leur foi, leur résistance au malheur et leur joie, leur joie à aller au stade.

Ainsi ces hommes, ces femmes se tiennent à la branche de leurs souvenirs, à la gloire d’une équipe de foot qui vient panser les défaites quotidiennes.

Ils ont tout à gagner, ils n’ont rien à perdre

Mohamed El Khatib, El Khatib, c’est l’écrivain en arabe, il a écrit et retranscrit, filmé et ordonné des images d’archives, des témoignages filmés, des monologues énoncés dans un micro, des chants depuis une tribune, des gradins en métal et une baraque à frites. Le décor à la fois symbolique et réaliste met à l’honneur et grandeur la nature des emblèmes et les fétiches du supporter.
Pas n’importe quel supporter, les supporters de Lens.

Les comédiens et le public de La Comédie de Clermont / Photo Manu Bigeard
Les comédiens et le public de La Comédie de Clermont / Photo Manu Bigeard

 

Ils étaient là. J’ai toujours crainte des bonnes œuvres sociales où l’individu apparaît comme spécimen d’une exposition universelle qui ne dit pas son nom, j’ai parfois moi-même joué le rôle de ce spécimen, phénomène d’exception que l’on observe avec une admiration ambigüe. Point de cas. Sociaux. Dans la pièce de Mohamed El Khatib, mais du jeu. Le football en rouge et or est le chant des chants, celui du courage, courage à supporter la vie (dure), courage à supporter la banalité des jours sans lumière.

Le courage des anonymes ressemble parfois à une foule dont le battement entonne Les Corons d’une voix d’oracle qui n’a plus de prophétie à clamer. Ce qui émeut aussi, ce sont les corps, ces vrais corps, dont la discipline n’est pas celle d’un ascétisme de magazine mais des épreuves et du temps. On voit passer des vieux, des jeunes, des gosses, des pom-pom girl de quarante ans, un arbitre à la mèche grise, un fils de supporter au visage marqué par le chagrin du deuil. Jusqu’à cet ultra, qui fait le récit de son métier de chef d’orchestre et de cette famille qui se retrouve aussi pour le meilleur quand il y a eu pire. Pas d’idéalisme, les laideurs des uns et des autres n’est pas cachée, il y a sexisme, les pom-pom girls racontent leur légitime combat, il y a parfois racisme, il y aussi violence ; c’est dit, avec vérité.

Les chroniques et les critiques de Dalie Farah sont également disponibles sur son site : www.daliefarah.com

À propos de l'auteur

Dalie Farah

Clermontoise, Dalie Farah est professeure, agrégée de lettres et écrivaine. Son premier roman "Impasse Verlaine" a été publié aux éditions Grasset en 2019 et son second "Le Doigt" en 2021 toujours aux éditions Grasset

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