Chanter pour mieux se serrer les coudes et se remonter les manches, loin de chez soi, fut le quotidien de nombre de nos anciens du trop ingrat Massif central, « exilés » de l’intérieur.
Attention ! Ne pas confondre les migrants d’épée ou de rapines, soldats et malandrins, avec les migrants de métiers. Seul point commun entre eux, le chant. Il est à valeur morale et repentante pour le bandit qui, à l’exception notable du fameux Louis Mandrin (1) , voit et entend défiler sa mauvaise vie avant de passer sous la potence ou de subir le supplice de la roue. Ces couplets se font complainte affligée pour le conscrit, si douloureusement éloigné de sa mère et de sa belle que, parfois, il envisage la désertion.

Ouvriers, faucheurs et « p’tits mercelots » (colporteurs), eux aussi sillonnent cités et campagnes sur des rythmes rassembleurs tandis que l’élite des Compagnons du tour de France reprend en chœur, de ville en ville, les refrains rimés par quelque chansonnier du Pont Neuf sans vrai métier ni avenir. Parfois, c’est un tailleur de pierre qui sacrifie sa promesse de mariage à son Tour : « Je vous remercie, Damoiselle, / De l’honneur que vous me faisez. / Mais j’ai mon tour de France à faire. / S’il plaît à Dieu, j’le finirai. »
Engagement politique et cris du cœur
Par contre, quand le papetier éloigné d’Angoulême chante, c’est pour protester contre un édit royal de 1739 obligeant les patrons à recevoir un apprenti « étranger » alors que son homologue de Thiers ou d’Ambert, pourtant réputé indocile, voire – comble de la subversion – animé d’un « esprit républicain », n’est nullement menacé de « délocalisation ».

Le Magasin pittoresque, n° 13, 1851 – Coll. privée / Un almanach fédérateur « du franc et bon maçon ».
© AD 23
Du XV e au XX e siècle, les scieurs de long d’Auvergne, du Limousin ou du Rouergue arpentent, d’hiver en hiver, tous les chantiers de France (cathédrales, églises, châteaux, chantiers de marine, chemin de fer…), où leur art est requis. Ils font chanter la scie dans le bois et la musique dans leur poitrine à grand renfort d’onomatopées, reflet instinctif de leur quotidien laborieux. Ainsi, de patois en dialecte, les scies enchaînent les « fanfru, laïla, longi-longa, fontadji-fontadjia, congré-lonla et autres barbagna-berdingué », tous plus festifs que stimulants tant beaucoup de ces chansons sont nées pour accompagner riboules et ribotes, défouloirs collectifs de fin de saison de travail. Elles visent plus, en vantant le métier, la terre natale et, bien sûr, les filles, à transfigurer la routine de l’existence qu’à la traduire fidèlement, avec ses fatigues, ses conditions de logement calamiteuses et le mépris des autochtones.
Chaudronner, étamer, ramoner, maçonner…
Des savoir-faire sont liés à l’origine géographique de leurs meilleurs experts, notamment les chaudronniers-étameurs, toujours appelés « Auvergnats » dans le Lot ou le Pays-Basque, et les ramoneurs, forcément auvergnats ou savoyards. Champions incontestés de la marche en équilibre instable sur les toits, ils sont fiers d’y montrer combien ils ont parfaitement décrassé les conduits de cheminées.

De ramonage en ramonage, les imaginations nourrissent de gaillards refrains… « Les filles du village, / Prenez garde à votre pucelage, / Que le ramoneur ne l’emporte pas, / Lalera… / Les filles de la ville, / Prenez garde à votre chemise, / Que le feu ne s’y mette pas. »
Comme les galvachers (conducteurs d’attelages) morvandiaux, les célèbres maçons de la Creuse, migrants solitaires du printemps à la Noël puis en famille à partir du début du XX e siècle, se soudent autour de chants qui bâtissent leur légende dans les bals-musette des provinces sources de leurs départs saisonniers, la Combraille et la Marche en débordant sur la Corrèze.

Maçons de la Creuse et du monde
Leurs mains ingénieuses s’affairent au Louvre, dans les châteaux de Vaux-le-Vicomte et Versailles, aux Tuileries, au Panthéon, à l’Odéon et de canaux en lignes de chemin de fer, y compris au-delà des frontières françaises. Et ce depuis le XIII e siècle quand Étienne de Bonnuel ose, avec quelques compagnons, l’aventure suédoise pour édifier la cathédrale d’Uppsala, avec ses flèches d’une hauteur de 119 mètres.
C’est aux États-Unis que Jean Jameton, né en 1851, part maçonner à Saint-Louis du Missouri, y devient entrepreneur et introduit outre Atlantique le ciment armé.
Partout, les « limousineries », assemblage des moellons montés à croisement de joints et calages, hourdés (2) au mortier de terre ou de chaux font des miracles. Au plus fort de leurs migrations, au milieu du XIX e siècle, chaque année, quelque 35 000 Creusois – soit deux hommes sur trois en âge de travailler – quittent leurs villages. Une transhumance qui encourage le maçon à aimer encore davantage sa « mie » du pays et sa chopinette !

À tout bout de chant…
… De l’hymne des maçons de la Creuse, écrit et composé vers 1860, au firmament du règne de Napoléon III, par le tailleur de pierre puis entrepreneur, Jean Petit (1810-1880), dit Jan dau Boueix, du nom de son hameau de naissance sur la petite commune creusoise de Puy-Malsignat.
Cette ode présente la particularité de coller à une époque, celle des avancées technologiques de la Monarchie de Juillet et du Second Empire, elles-mêmes terreau d’un idéal républicain qui tente beaucoup d’entre eux, notamment Jandau et le fameux Martin Nadaud. De retour au pays, ils répandent leurs convictions qui font florès en déchristianisant et ancrant durablement la Creuse à
gauche toute !
Extraits en immersion dans l’univers et les préoccupations de grands bâtisseurs.
« Quand revient le printemps,
Ils quittent leur chaumière :
Adieu amis, parents,
Enfants, pères et mères.
Ah ! quel grand désespoir
Pour la femme vertueuse
En disant au revoir
Aux maçons de la Creuse. […]
Que ces chemins de fer
Qui traversent la France
Ont coûté de revers,
De maux et de souffrances ;
Ces ponts et ces canaux
De la Saône à la Meuse
Ont coûté bien des maux
Aux ouvriers de la Creuse. […]
Enfin, pendant l’hiver
C’est leurs belles journées,
Ils vont se promener
Avec leurs bien-aimées.
Dans ces tristes saisons
Les filles sont heureuses
D’avoir dans leurs maisons
Les garçons de la Creuse. […]
Voyez le Panthéon
Voyez les Tuileries,
Le Louvre et l’Odéon,
Le Palais d’Industrie,
De ces beaux monuments
La France est orgueilleuse,
On doit ces agréments
Aux ouvriers de la Creuse. »
1 Roué à Valence en 1755, il est mort en appelant à poursuivre son combat contre le fisc.
2 Maçonnés grossièrement.








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