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Médiathèque-Croix-de-Neyrat-Clermont / Photo 7 Jours à Clermont
Photo 7 Jours à Clermont
Culture Vie publique

“Je t’aurais aimée encore vieillissante et épuisée” par Dalie Farah

11 septembre 2021 : Fermeture définitive de la Médiathèque, du quartier clermontois Croix-de-Neyrat ouverte en 1982. Elle cède sa place à un Espace Culturel. Le chapitre qui se referme définitivement a inspiré l'écrivaine Dalie Farah. (Texte à lire ou à écouter dans la voix de l'auteure)
La première fois, je ne me souviens pas, mais je porte en moi toutes les autres fois. Le chemin qui mène jusqu’à toi, c’est un boulevard, une traversée orchestrée en aventures. Je contourne le H.L.M. et ne me retourne pas ; l’horizon c’est toi qui m’attends et je ne t’aperçois pas. Dans l’entrelacs des rues Michelin il y a une petite passerelle qui mène à la grande rue, celle à double sens où les voitures filent aveugles à ma joie d’aller vers toi. Je t’aime depuis si longtemps que je ne me souviens plus de la première fois où j’ai pensé que nous deux ce serait pour toujours ; c’est banal de dire que tu as été mon premier amour et je suis un peu triste que tu doives disparaître. Je perds le lieu de ma matrice, là où je suis devenue ce que je suis aujourd’hui et ça me peine un peu. Comme j’aimais cette enclave arrondie avec des petits bancs, les Mélusines qu’on appelle bibliothécaires fermaient le rideau pour raconter des histoires. Les méandres des étagères qui me faisaient les accolades dont j’avais besoin.
Dois-je me réjouir que tu renaisses neuve et numérique, pratique et rutilante ? Pardonne ma nostalgie égoïste, je t’aimais imparfaite et désaccordée, je t’aimais dans tes manques et tes faiblesses. Tu m’as suffi. Je t’aurais aimée encore vieillissante et épuisée.
Comme tu vas “déménager” – disent-ils pour atténuer ma peine- je vais devoir apprendre à ne plus te chercher sous le Mammouth qui s’appelle désormais Auchan. Comment faire pour oublier toute la vie reçue des livres que tu m’as fait découvrir ? J’écris comme une midinette de bientôt 50 ans, mais tu sais pourquoi ; les lieux aimés de l’enfance font persister la vie en soi, cela ne se déménage pas l’enfance, et qui pourrait déménager un premier amour ?
Il ne s’agit pas de ça, je sais bien que c’est mieux pour tout le monde que la nouvelle médiathèque sera parfaite et qu’elle offrira beaucoup d’opportunités et sans doute de nouveaux souvenirs aux enfants à venir. Il le fallait bien.
La mémoire de ceux qui t’ont aimée te garderont au même endroit et il paraît que les livres eux-mêmes se souviendront de toi. Il y aura une déambulation festive, on dansera pour toi. C’est beau et triste, il faudrait toujours partir comme ça ; si ce n’est que l’on ne peut forcer à la joie.

À propos de l'auteur

Dalie Farah

Clermontoise, Dalie Farah est professeure, agrégée de lettres et écrivaine. Son premier roman "Impasse Verlaine" a été publié aux éditions Grasset en 2019 et son second "Le Doigt" en 2021 toujours aux éditions Grasset

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