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Emmanuel Tellier signe un film à la bande-son et à la photo très travaillées. Crédit : Matthieu Dufour
Culture Interview Mercredi

Avec Emmanuel Tellier à la recherche d’Everett Ruess

Le mercredi 20 mars, la Coopérative de mai organise un ciné-débat à la Jetée et projette le film “La Disparition d’Everett Ruess - voyage dans l’Amérique des Ombres”. Ce film-documentaire, signé par Emmanuel Tellier, part sur les traces d’un personnage hors-normes, disparu à l’âge de 20 ans dans un désert du Sud de l’Utah, en 1934. Le journaliste, passé par les Inrocks et aujourd’hui à Télérama, a aussi composé la bande originale du film. Nous l'avons interrogé avant sa venue à Clermont.

7 Jours à Clermont : Expliquez-nous quelle est la genèse du projet…

Emmanuel Tellier : Tout est parti d’un voyage, à titre privé, en famille. Mes meilleurs amis sont Américains et ont une soixantaine d’années. Nous nous sommes connus il y a 20 ans à Paris. Ils résident à Salt Lake City, la porte d’entrée vers tous les grands parc nationaux. Le secret est bien gardé car la ville a une image un peu spéciale, c’est la capitale des Mormons. Les Amé de laains disent qu’il s’agit de la ville près des “great outdoors”. Après des années à ne pas pouvoir honorer leur invitation, nous avons enfin pu nous payer ce voyage en famille, il y a cinq ans. Ce fut une énorme claque. Je connaissais les Etats-Unis mais pas les grands parcs nationaux. Dans leur maison située dans une ville appelée Torrey, sur une des tables de chevet, il y avait un livre consacré à Everett Ruess, une collection des lettres envoyées à sa famille. Voilà ma porte d’entrée.

7 JAC : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à cette figure mythique d’Everett Ruess?

E.T : Je continue à chercher la réponse. Je pense qu’il y a des raisons inconscientes plus que conscientes. Le seul motif conscient serait sa jeunesse, sa candeur. Il s’agit d’un garçon qui part pour la première fois à l’aventure à l’âge de 15-16 ans. Il est tout seul, à 3000 km de chez lui, dans les années 30. Il part marcher seul, en pleine nature avec son petit baluchon. Ça me touche car j’ai grandi en lisant Tintin. Hergé lui-même n’avait pas vraiment d’âge. Ruess m’a fait penser à ça. Avec ma culture de francophile, j’ai aussi songé à Saint-Exupéry, au Petit Prince, et aussi à Arthur Rimbaud, mort très jeune, et qui a su réinventer sa vie. Je me suis demandé comment un type aussi jeune pouvait avoir ce cran. Maintenant que j’ai fini mon travail, j’arrive à formuler d’autres choses. Le fait qu’il n’existe pas de réponse m’a fasciné. On vit dans un monde qui a l’obsession d’avoir des réponses. Il y a des gens qui ont enquêté, cherché. Ce n’est pas ce que j’ai voulu faire. Le film raconte la quête faite par d’autres gens. J’ai lu des courriers, j’ai fouillé dans les archives, j’ai cherché ses motivations,à comprendre le chagrin inconsolable de sa mère. Je n’ai pas voulu résoudre le mystère. J’adore le fait que ce soit un mystère, que l’on ne sache pas ce qui est arrivé à ce garçon. Peut-être serait-il devenu un très grand artiste?

7 JAC : Dans le documentaire, vous avez choisi le “tu” pour vous adresser à Everett Ruess. Pourquoi ce choix?

E.T : Je me suis dit que ce serait intéressant comme ça, plutôt que sur un ton neutre, à la troisième personne. Je suis extrêmement  intuitif. Normalement je ne devais pas faire la voix off. J’avais pensé à deux personnes, et d’abord à l’écrivain Maylis de Kerangal. Ça me touchait car elle est maman de plusieurs garçons. Ensuite, j’avais pensé à Antoine de Caunes, il était d’accord sur le principe. Je ne voulais pas du tout le personnage zébulon, plutôt le Antoine de Caunes, fan de musique américaine. Mon but était de l’emmener sur ce terrain-là. Au dernier moment, j’ai effectué des tests de voix. J’ai commencé à lire des extraits. Tout le monde m’a dit que c’était à moi de le faire. Du coup, je l’ai fait sans trop vraiment réfléchir.  On ne sait pas comment Everett Ruess est mort, j’imagine qu’il a eu un accident mais je peux me tromper. Une chose est sûre, il n’a pas idée du vide qu’il a laissé, du mythe qu’il a créé. Le plus mal informé à son sujet, c’est finalement lui-même. J’aime bien cette idée du vide. Je ne suis pas croyant, je suis agnostique. Je ne me l’imagine pas en train de me regarder, en écoutant mon commentaire. Il est redevenu poussière. Sa disparition a enclenché des phénomènes en cascade.

7 JAC : Vous avez opéré un véritable travail de fourmi. Quelles ont été les principales difficultés rencontrées?

E.T : Certaines furent d’ordre esthétique. Je les ai trouvées passionnantes. Tout bêtement je traite d’un personnage qui n’est pas là. J’évoque l’absence, quelqu’un qui ne va jamais apparaître en train de bouger à l’écran. Everett Ruess n’a jamais été filmé. Il existe, en tout et pour tout, une vingtaine de photos exploitables, et une seule série de portraits serrés, réalisés par Dorothy Land. Le reste, ce sont de photos un peu floues. Pn trouve également des photos qu’il a lui-même réalisées. C’est pour cela que j’ai fait appel à un illustrateur, Valentin Gallet. Je ne voulais pas de dessin animé. Très vite, je m’en suis satisfait. Le film traite d’autres héros, dont un est le paysage américain, et la nature, qui est plus forte que nous. L’autre héroïne serait la mère, très touchante.

7 JAC : Les musiques qui accompagnent le film sont très belles. Comment les avez-vous travaillées?

E.T : De manière très intuitive. Cela renvoie peut-être à mon enfance. J’ai commencé la musique par le piano, à 5 ou 6 ans. Comme je n’étais pas un très bon pianiste, je n’étais pas fait pour le classique, ma prof de piano a eu l’intelligence de me faire apprendre des musiques de films vers 11-12 ans. On jouait la musique du Parrain, de Francis Lai ou de François de Roubaix. Petit, je jouais des choses simples au piano. J’imaginais des films avec Delon ou Ventura et j’en faisais la musique. Depuis, 30-40 ans ont passé, j’en ai 52 maintenant, je me suis mis devant le piano et j’étais tellement chargé émotionnellement que j’ai à peine eu le sentiment de composer les chansons. Elles sont venues naturellement, sans effort.

7 JAC : On vous connaît journaliste, musicien et là, réalisateur. Qu’est-ce qui vous plaît le plus?

E.T :  Ce qui me plaît est de vraiment apprendre , de ne pas savoir. Cela justifie, à mon avis, de vivre longtemps. Quelle horreur de penser tout connaître !  Les onze premières années de ma vie professionnelle j’étais journaliste aux Inrockuptibles, dans la toute première formule. J’ai annoncé mon départ au début des années 2000, alors que j’étais très heureux dans ce journal, mais j’en avais marre d’écrire des chroniques sur des disques.  J’avais rencontré les artistes qui me stimulaient le plus et je ressentais le besoin de me remettre en question. Je suis rentré hier de Glasgow, où j’ai réalisé un sujet sur la grande pauvreté en Ecosse. Quand j’arrive pour un reportage comme ça, avec quelqu’un qui me fait visiter son quartier, j’ai peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas comprendre, même si je parle anglais. J’ai peur de ne pas être au niveau, d’un point de vue émotionnel, ou au contraire, d’être trop émotif.  Le film a été une sacrée mise en danger. Je l’ai fait avec Antoine Pierlot et heureusement qu’il était là. Il a tenu techniquement le film, la caméra. Il a la souris dans la main quand on a fait le montage. C’était ma bonne conscience et mon exigence professionnelle. Sa présence m’a permis d’être plutôt l’artiste dans l’histoire. Mais quand j’y pense, 4 ans, comme ça, on a fait le film à deux, pour à peu près 20 000 euros… Les demandes pour les droits, réserver les billets d’avion, les voitures, les hôtels, contacter les gens: il a fallu s’occuper de tout… Franchement, il y a eu des moments de découragement. Pour une première fois, je trouve que je ne m’en suis pas trop mal sorti.

Mercredi 20 mars à 19h à La Jetée, 6 place Michel de l’Hospital à Clermont. Evénement organisé par la Coopérative de Mai.

À propos de l'auteur

Catherine Lopes

Catherine Lopes

Journaliste diplômée de l’Ecole de Journalisme et de Communication de Marseille, Catherine arrive en Auvergne en 2006 et fait ses armes sur Clermont Première. Après plusieurs années de collaboration,  elle découvre ensuite le monde de la pige et travaille pour plusieurs sociétés de production. Elle écrit aussi pour le web et fait de la radio. Véritable touche à tout, Catherine aime avant tout raconter des histoires.

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  • Je viens de trouver un magasine, ce magasine était par terre , il allais prendre la direction, « la poubelle »
    je suis passée par la , et je me suis dit, c’est quoi ce magasine, gratuit que je ne connais pas, j ‘ai bien envie de voir.
    JE TOURNE LES PAGES.la radio est allumée, France musique.
    je découvre, cette page, La disparition d’EVERETT RUESS.
    Je fais une recherche, je découvre, j’écoute, quelques choses me pousse à découvrir l’inconnu.
    les mots me semble fort important, je cherche , je fouille celui que je ne connais pas, il y a sur cet article, je site;
    « Des chansons qui ressemblent à ce que l’on pourrait se chanter à soi-même quand on marche seul(e) face à la beauté du monde, la tête les grands espaces. »france inter .
    je viens je perdre mon père et peut être que cela n ‘est pas un simple hasard.

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