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Suliane Brahim, Marie Narbonne et Raphaël Normand - photo Capricci Production - The Jokers.
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Tourné en partie en Auvergne, “La Nuée” renouvelle le film de genre

Film de genre multiprimé de Just Philippot, « La nuée » est sorti mercredi dernier dans les salles. Le réalisateur tourangeau revient sur la genèse de ce premier long-métrage, tourné en partie près de Clermont. Bien éloigné des effets attendus du genre.

Dans la vie d’un jeune réalisateur, le passage du court au long-métrage peut s’avérer délicat. Un écueil auquel aura échappé Just Philippot avec La nuée, initialement prévu sur les écrans français le 4 novembre, et qui ressort, le 16 juin, à la faveur des réouvertures des salles de cinéma. Tout sauf le fruit du hasard, c’est à Clermont que ce film d’anticipation aura pris son envol. Au festival international du court-métrage, dans une soirée Canal+ consacrée au genre fantastique. Lors d’une discussion avec Thierry Lounas, producteur de Capricci Films. «Tu es un spécialiste des nuages. Je crois en ta collaboration sur ce type de projets ».

Aux origines d’un film atypique

Ces nuages qu’évoque le fondateur du magazine So Film, ce sont ceux d’ Acide, court-métrage de 2018, jalonné de sélections (Festival du court-métrage de Clermont-Fd, Césars, Sundance). « Une super année ! », se rémémore-t-il. Cette histoire de pluie. Acide. Déjà un film de genre. Et que, depuis 2018, soutient le CNC (1) avec un appel à projets dédié. La Nuée est le premier à en avoir bénéficié. Destinée atypique pour ce film de commande écrit par deux scénaristes de talent, Jérôme Genevray et Franck Victor. Né de l”envie d’un producteur (NDLR : Thierry Lounas) autour du renouveau du film de genre, et pour lequel il aura initié des résidences (2). Just commente : « j’avais un accélérateur qui se mettait en place. » D’enchainer : « [Le] scénario [était] super sur plein d’aspects. [C’était] un univers dans lequel je pouvais m’inscrire. Des thématiques qui m’étaient proches. » La thématique en question ? La famille. Centrale dans sa filmographie ( Ses souffles (2015), Gildas a quelque chose à nous dire (2016).

Suliane Brahim & Sofian Khammes © Capricci Production – The Jokers Films

Un film peut en cacher un autre

En partie tourné en Auvergne, La Nuée suit le parcours d’une agricultrice, Virginie, – mère célibataire -, qui, pour assurer l’avenir de ses deux enfants, se lance à corps perdu dans l’élevage de sauterelles comestibles. L’aliment, dit, du futur. Une décision lourde de conséquences, et dont la métaphore, par-delà les apparences, n’est pas à chercher du côté d’insectes particulièrement voraces mais plutôt des dérives d’un monde agricole gangrené par les diktats d’une économie folle. C’est ce milieu qui, précisément, intéresse Just. S’il serait vain d’évacuer tout lien de parenté entre le cadre entomologique de son film et ceux de David Cronenberg (3) ou Ridley Scott (4), « les vraies références », affirme-t-il, « ce sont les documentaires sur le monde agricole. » De manifester son « empathie avec les luttes [des agriculteurs] », pris en étau entre des impératifs antagonistes, économiques et environnementaux. Dans une course à la rentabilité. Au rendement. Ces règles d’un monde capitaliste « impossibles à suivre », que préfigurent d’insoutenables pressions psychologiques pour les éleveurs. D’où la motivation qui guide l’intrigue. Volontairement pragmatique. « Condenser les enjeux à ses 200 euros qui manquent à la fin du mois ».

Un drame social paysan matiné de fantastique

Dans la lignée de l’humanisme d’un Ken Loach, la démarche documentaire d’un Raymond Depardon, le « thriller mental » (5) d’un Hubert Charuel avec « Petit paysan ». Et qui, dans une logique de produire plus et moins cher, illustrent les dangers de prises de décision irrationnelles. Questionnent les risques inhérents aux traitements aléatoires sur les élevages. A l’image du récent « Le vent tourne ». (6) Des engrenages qu’ils peuvent induire. Scellant un pacte faustien entre l’homme et la nature, dans la captation de l’émergence progressive du monstrueux chez ce même humain, « vecteur de catastrophes ». Comme cette anti-héroïne finement interprétée par Suliane Brahim, sociétaire de la Comédie française. « Elle a été très moteur. Très juste, tout de suite, partout. » Just de décrire sa direction d’acteurs : « je les autonomise beaucoup. » Leur offrant « un temps pour qu’ils rentrent dans la scène comme ils veulent. Nourris de l’environnement qui [les] entour[e]. » Bien plus que les effusions d’hémoglobine ou les mutations de créatures effrayantes, ce qui, dans le film de genre, convainc le réalisateur tourangeau, c’est « quand il est capable de raconter des choses, avec un message. Quand l’imaginaire est connecté à la réalité et à la société. » De conclure : « quand il (NDLR : le film de genre) est intelligent, il véhicule beaucoup d’idées. »

Une approche sensorielle de l’environnement sonore

Tourné dans le Lot-et-Garonne et en Auvergne, l’environnement joue un rôle prépondérant dans la facture narrative du film. Un personnage à part entière ces lieux, que Just aura repérés au préalable. « Pour ancrer le film à des territoires [car] je voulais partir de la ruralité. » Et qui alterne entre « un cinéma léger, presque improvisé. Des scènes de vie. […] Et des séquences très techniques, avec un storyboard ». Référence aux séquences de sauterelles orchestrées, en images, avec son directeur de la photographie, Romain Carcanade (7), et en sons avec son ingénieur-son, Maxime Berland. « L’idée était de créer une pollution sonore sans que ça devienne insupportable […] En dosant les effets ». Dans la transcription de la cartographie sonore de cette exploitation. A commencer par les stridulations des sauterelles, enregistrées aux Studios Palace à Moulins.
« Une super structure ». Afin d’immerger le spectateur dans la perception auditive de son personnage principal. Et « [en] comprendre son état ».

Un film bien reçu pour des rencontres marquantes

Globalement bien reçu, le film a reçu plusieurs prix au Festival fantastique de Gérardmer (Prix de la Critique, Prix du Public) ; un, au festival de Sitges (8) (Prix spécial du jury). Acheté par Netflix, La Nuée sera disponible, à l’international, « en septembre prochain ». Si Just ne boude pas son plaisir devant l’accueil chaleureux de son premier long-métrage, ce qu’il retiendra de cette expérience cinématographique, ce sont des rencontres. Avec une ville, Clermont-Fd. « J’ai eu un choc, je l’ai adoré. » Un territoire. « Un lieu magique, j’étais très à l’aise. » Un public. Des ados, des personnes du 3ème âge. Enfin, des collaborateurs, « formidables ». De confier, ému, son souvenir le plus marquant. « Très important ». A Moulins, en automne dernier, lors d’une avant-première au festival Jean Carmet. Ses échanges avec « Théophile » (9), compositeur de musiques de films à qui était confié la post-production sonore de La Nuée. Promesse faite. Dès qu’il en aura l’occasion, il reviendra. Dans la région. A Clermont, c’est certain. Et à Moulins.

Suliane Brahim © Capricci Production – The Jokers Films.

 

(1) Centre national du cinéma et de l’image animée

(2), Résidences pour le cinéma de genre (science-fiction, fantastique, horreur, super héros, polar et thriller) créées en 2017 par So Film.
(3), réalisateur de La Mouche, 1986.
(4), réalisateur d’Alien, 1979.
(5), de Bettina Oberli, 2018.
(6), «« Petit paysan » : un thriller mental dans une étable », Isabelle Regnier, Le Monde, 29 août 2017.
(7), également directeur de la photographie de L’heure de la sortie, de Sébastien Marnier, 2018.
(8), Festival international du film de Catalogne : https://sitgesfilmfestival.com/cas
(9), Théophile Collier.

À propos de l'auteur

Sandrine Planchon

Après une prépa lettres et des diplômes en sciences humaines, Sandrine Planchon s'oriente vers la radio. Depuis 1999 elle travaille différents formats sur Altitude, Arverne, RCF, RCCF. Investie depuis 2015 dans un projet sur le numérique avec Elise Aspord, historienne de l'art, elle encadre aussi depuis 2014 les projets d'étudiants du Kalamazoo College (US).

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