Accueil » Histoire » Pierre Teilhard de Chardin : la foi en la science
Pierre Teilhard de Chardin La géologie, nourriture de l’esprit. Photo © American Teilhard Association
Teilhard de Chardin, La géologie, nourriture de l’esprit. Photo © American Teilhard Association
Histoire

Pierre Teilhard de Chardin : la foi en la science

Alors que s’achève l’année 2025, les médias auvergnats se sont montrés d’une parfaite efficacité pour escamoter le 70e anniversaire de la mort d’une célébrité pourtant bien de chez nous. Il est vrai que le destin hors normes de Pierre Teilhard de Chardin ne peut que déranger une société corsetée dans le « bien- pensant ».

Sarcenat (commune d’Orcines, Puy-de-Dôme), 1 er mai 1881-New York (États-Unis), 10 avril 1955… À elle seule, cette mini-synthèse d’une vie n’attise-elle pas une irrépressible curiosité ?
De son père Emmanuel, aristocrate bon teint qui gère les domaines familiaux tout en assouvissant son amour de la botanique, Pierre Teilhard de Chardin tient sa passion naturaliste qu’il décrit dans son autobiographie spirituelle, Le cœur de la matière : « L’Auvergne m’a façonné. Elle m’a servi à la fois de musée d’histoire naturelle et de réserve naturelle. Sarcenat […] m’a fait goûter aux joies de la découverte. Je dois à l’Auvergne ce que je possède de plus précieux : une collection de galets et de rochers encore visibles là où j’ai vécu. »

Teilhad de Chardin jeune
Teilhad de Chardin jeune / 1981 – Oblitération « premier jour » du timbre du centenaire. Coll. A.-S. Simonet

Le faux aïeul des Anglais !

Sa foi, elle le balade pendant douze ans sur les routes de l’apprentissage jésuite, en passant par le noviciat d’Aix-en-Provence, transféré à Paris en 1900 puis, deux ans plus tard, sur l’île anglaise de Jersey, suite à l’expulsion des jésuites de France.
En Angleterre, le jeune prêtre fait une rencontre mouvementée avec la paléontologie : en 1912, vexés de ne pas dénicher un homme de Cro-Magnon « made in England », nos meilleurs ennemis d’outre-Manche imaginent l’« homme de Piltdown ». Ce vulgaire crâne, vieilli et affublé d’une mandibule de singe anthropoïde trafiquée, berne le conservateur de géologie du British Museum mais ni le Cantalou de Montsalvy Marcellin Boule (1861-1942) (1) , titulaire de la chaire de paléontologie du Muséum national d’histoire naturelle de 1902 à 1936, ni Teilhard, un temps suspecté d’en être l’inventeur !

Teilhard de Chardin

La Chine, sa Terre promise

Après une Grande Guerre valeureuse de « prêtre-soldat » – débutée en 1915 comme brancardier auprès des zouaves nord-africains – qui lui vaut la Croix de guerre en 1915 et la Légion d’honneur en 1921, grâce à Boule qui l’accueille dans son « labo » de paléontologie, de 1923 à 1946, Pierre Teilhard de Chardin : la foi en la science parcourt l’Asie et les États-Unis ; en tout neuf séjours entrecoupés de brèves escales en France, où les autorités catholiques refusent obstinément de se convertir à ses idées évolutionnistes, arguant qu’elles s’avèrent contraires à l’enseignement de la
Bible, alors que pour lui la sélection darwinienne n’est pas un péché ; elle s’inscrit dans les plans de Dieu.
Peu importe, les brimades se poursuivent par la perte de sa chaire à l’Institut catholique et l’interdiction de donner des conférences, y compris à l’École normale supérieure ! De telles déconvenues ont épargné Henri Breuil (1877- 1961), prêtre de son état et médiatique « pape de la préhistoire », qui n’a prudemment jamais voulu jeter de passerelles entre la foi et la science.
De tous ses voyages de globe-trotter, Teilhard garde le paludisme comme tenace souvenir et la Chine comme, écrit-il, « la grande chance de ma vie. Elle est devenue mon pays adoptif [et] par son immensité a contribué à élargir ma pensée jusqu’à l’échelle planétaire. »

P Teilhard de Chardin

L’Homo faber

D’amitiés, notamment avec l’écrivain aventurier Henry de Monfreid, en expéditions, il décrit des milliers d’outils préhistoriques et, précurseur de la tectonique des plaques, avance que le soulèvement du centre et de l’ouest de l’Asie résulte de la collision de l’Inde avec le continent asiatique.
Pour la qualité de ses travaux, il obtient, en 1929, un poste de conseiller au laboratoire du Néozoïque (2) de l’Institut d’Étude Géologique de Chine, le China Geological Survey, avec la responsabilité de toutes les recherches sur les mammifères fossiles.
Entre 1921 et 1937, à Chou kou tien (3) au sud-ouest de Pékin, sont découverts des vestiges de l’« homme de Pékin », alias Sinanthrope. Dans les années 1930, Teilhard participe à sa qualification d’Homo faber car, il y a quelque 780 000 ans selon la datation actuelle, il maîtrisait la taille des pierres et le feu, contribuant ainsi à démontrer, par ses caractères simiens de pithécanthrope et hominiens, l’origine animale et asiatique de la lignée humaine. Depuis, l’origine africaine de l’homme fait foi et le Sinanthrope est rattaché à l’Homo erectus.
Hélas, les 183 fossiles humains mis au jour ont disparu en 1941, vraisemblablement dans des combats, lors de leur transfert aux États-Unis pour les protéger de la guerre sino-japonaise.

De son bureau new yorkais... Au noviciat des jésuites de St. Andrew on Hudson. © American Teilhard Association
De son bureau new yorkais… Au noviciat des jésuites de St. Andrew on Hudson. © American Teilhard Association

« [L]es moustaches du tigre »

Après avoir une dernière fois compris qu’il ne pourrait jamais publier ses travaux de son vivant ni accepter un poste au Collège de France, de 1951 à 1955, Teilhard vit en exil à New York grâce à la généreuse confiance du Dr Fejos, directeur de la Wenner-Gren Foundation for Anthropological Research, qui lui propose de l’associer à ses travaux et met un bureau à sa disposition. Il effectue à pied le trajet qui le sépare de son domicile, chez les Pères jésuites de l’église Saint-Ignace, sur Park Avenue.
Dans une lettre du 30 novembre 1951, adressée à Jeanne Mortier, sa secrétaire, son exécutrice testamentaire et l’éditrice de ses œuvres, il s’épanche : « Je ne suis pas sûr de ce qu’il adviendra. Mais tout s’est avéré si bizarre pour moi, comme en 1923 quand la Chine m’attendait à mon arrivée de Paris. Cette fois c’est l’Amérique, et j’ai 70 ans. »
Au jour pascal de sa mort brutale, après une ultime visite à Sarcenat en 1954, Pierre Teilhard de Chardin est une référence scientifique mondiale et un caillou dans la chaussure de l’Église, dont les vexations répétées jalonnent tellement son parcours que, en juillet 1948, à la veille d’un énième sermon romain, il se prépare à « caresser les moustaches du tigre » !
Comme quoi, Georges Bernanos avait bien raison d’écrire que « toutes les aventures de l’esprit sont un calvaire »…

La Croisière jaune (1931-1932)

Les duretés himalayennes au col du Burzil, à 4 200 m d’altitude. © Alexandre Iacovleff ancienne coll. Audouin Dubreuil
Les duretés himalayennes au col du Burzil, à 4 200 m d’altitude. © Alexandre Iacovleff ancienne coll. Audouin Dubreuil

Plus de 12 000 km, des températures de + 50° C à – 30° C et des autochenilles démontables, transportables à dos d’homme… Partie un mois avant l’inauguration de la fameuse Exposition coloniale de Paris (huit millions de visiteurs en six mois), elle se veut (4) , à l’image de ses deux grandes sœurs – la traversée du Sahara (1922-1923) et la Croisière noire (1924-1925) –, une opération marketing et scientifique. Aux manettes financières, André Citroën, le père de la traction avant. À sa tête, son collaborateur et ami, Georges-Marie Haardt, mort des suites d’une grippe, en mars 1932, sur le chemin du retour vers la France.
L’expédition se scinde en deux groupes, dits « Pamir » et « Chine », qui s’élancent à destination de Pékin respectivement de Beyrouth (Liban) et de Tianjin (Chine) pour effectuer leur jonction à compter du 8 octobre 1931. « Chine » accueille des personnalités triées sur le volet, parmi lesquelles Joseph Hackin, conservateur du musée Guimet, le peintre Alexandre Iacovleff et Teilhard de Chardin, utile connaisseur des mentalités asiatiques.
Bien sûr, si Teilhard multiplie prélèvements d’échantillons géologiques ou préhistoriques et croquis, il n’oublie pas, le 1 er janvier 1932, de célébrer une messe et n’hésite pas, pour permettre à l’opérateur radio de déjouer la surveillance des gardes chinois, à entonner le grand succès de Lucienne Boyer, « Parlez-moi d’amour, / Redites-moi des choses tendres… »

Pour en savoir plus
Mercè Prats, Pierre Teilhard de Chardin, éd Salvator, Paris, 2023. Traduction
en italien, 2025, éd. du… Vatican !

(1) Connu notamment pour sa description, en 1911, du squelette fossile néandertalien de La Chapelle-aux-Saints (Corrèze).
(2) Concernant toutes les couches géologiques à partir du trias, période la plus ancienne de l’ère secondaire.
(3) Retranscrit depuis en Zhoukoudian.
(4) Du 4 avril 1931 au 12 février 1932.

Partager :

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

Commenter

Cliquez ici pour commenter

Sponsorisé

Les infos dans votre boite

Sponsorisé