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Olivier Bianchi / Photo Éric-Marie Gauthey
Olivier Bianchi / Photo Éric-Marie Gauthey
Entretiens Voir la Métropole Autrement

« Municipales 2026 : avant la bataille ». Entretien avec Olivier Bianchi

Municipales 2026, avant la bataille est une série d'entretiens menés par Eric-Marie Gauthey, que 7 Jours à Clermont publie en cet été 2025. Sans représentativité statistique, sociale ou morale, les témoignages de personnalités locales recueillis vont offrir différentes visions de la métropole, invitant nos lecteurs à s’interroger sur leurs propres regards avant d’entrer dans le débat politique en septembre prochain. 

Olivier Bianchi, maire de Clermont-Ferrand et président de la Métropole est le premier sur notre liste de témoins classée par ordre alphabétique. (Lire notre édito du lundi 14 juillet Municipales 2026 : avant la bataille)
Il est un acteur et témoin incontournable de l’évolution métropolitaine.
Elle doit au volontarisme politique et à ses propres réalités sociales, économiques, culturelles, sportives. Elle fait face à des enjeux de coopération avec les territoires qui l’entourent. Elle relève d’exigences de pédagogie, d’efficacité et d’éthique dans l’action politique.

Éric-Marie Gauthey : Vous êtes arrivé en 1988 à Clermont, après avoir beaucoup bougé. 1988-2025, ça fait un paquet d’années. Votre parcours personnel et politique doit vous apporter une vision assez précise de ce qu’est devenue cette agglomération, de ce que sont devenues les villes qui la composent ? Entre ces années « ville noire et désespérante » et aujourd’hui, qu’est-ce qui a fondamentalement changé ?
Olivier Bianchi :  Oui, c’est intéressant. Pour commencer, je ne sais pas à quoi font allusion les gens qui nous expliquent que c’était mieux avant. Je pense qu’il faut toujours être très prudent sur ces mémoires proustiennes, ces madeleines. On idéalise parfois un passé qui n’est en réalité pas celui vécu.
Dans les années 80-90, on se disait « c’est quoi cette ville si triste le week-end ? ». Parce qu’il y avait une transhumance des étudiants rentrant chez eux dans les départements voisins. C’était une ville où la place de la Victoire n’existait pas telle qu’on la connait aujourd’hui, comme un lieu récréatif. Il y avait beaucoup moins de restaurants, de bars. Il n’y avait pas de terrasses. Je rappelle que c’est Alain Martinet qui les met en œuvre dans les années – je crois – 2008-2010.
Non, honnêtement, moi je me souviens d’une ville, quand j’arrive du Puy où j’ai passé mon bac et après avoir fait mon collège et une partie du lycée à Aurillac, d’une grande ville quand on arrivait d’ailleurs, mais en même temps très resserrée, triste (…) en fait.
J’étais fils de cheminot. On déménageait tous les trois ans pour que mon père puisse faire sa carrière (…). Changer ainsi souvent de lieu de vie m’a donné un rapport – puisque c’est le sujet – qui n’est pas d’enracinement, dans un quartier ou une histoire. Ça m’a ouvert à la comparaison, à la capacité à voir comment Clermont peut jouer un rôle national, européen, comment elle est une capitale d’équilibre du centre de la France, pourquoi géopolitiquement elle a intérêt à jouer la carte du massif central, pourquoi elle est à l’ouest d’une grande région. Donc ces déménagements successifs m’ont amené à avoir une vision plus critique des choses et surement plus comparative.

Une volonté publique de développement

É-M.G : Qu’est-ce qui a, ces trente ou quarante dernières années, fondamentalement changé à Clermont et dans son agglomération ?
O. B : Je dirais la volonté publique. Avec Serge Godard, la ligne A du tramway, la rénovation de la place de la Victoire –amorcée sous Roger Quilliot – mais surtout celle de la Place de Jaude, avec Polydôme, avec un certain nombre d’outils et d’équipements, il y a eu un premier phénomène, volontariste et politique, de développement pour jouer le rôle d’une grande ville et d’une métropole. De ce point de vue-là, modestement, le fait que Serge Godard décide alors que j’aurai les coudées franches comme adjoint à la culture, parce qu’il a le sentiment que les politiques culturelles participent de cette métropolisation, c’est une intuition forte. C’est le premier axe général : une volonté politique qui transforme, qui nous place dans une métamorphose métropolitaine.
Mais elle ne dépend pas que du volontarisme politique. Il faut être modeste en la matière.
C’est aussi la taille de la ville, sa capacité à exister. Parce qu’elle a Michelin, parce qu’elle a de l’enseignement supérieur, parce qu’elle a 6 000 chercheurs publics, parce qu’elle a 7 000 chercheurs privés, parce qu’elle a un CHU, parce qu’elle a 40 000 étudiants, elle est de fait une métropole.
C’est finalement la jointure entre une volonté politique, portée par le maire de l’époque, Serge Godard, incarnée par les politiques de Dominique Adenot sur le développement économique et d’une aire urbaine, sur le développement que je porte sur le domaine culturel, sur le développement porté par Christine Dulac Rougerie en matière sportive, sur les transports publics qui étaient justement un enjeu pour Serge Godard et une réalité géographique, une réalité de fait économique, avec Michelin, une réalité universitaire, médicale avec le CHU, d’enseignement supérieur, de recherche … et donc les deux se croisent et moi j’arrive à un moment ou ça se cristallise. On obtient alors le statut officiel de Métropole, qui n’était pas programmé, parce que, pour l’État, il y a d’évidence là une capitale du Massif central.

Une métropole pour le centre de la France

É-M. G :  Pourtant, comparativement à d’autres métropoles, ce sont une ville et une agglomération finalement restées relativement stables. Un côté ville de province, qui peut être vécu, ressenti voire défendu par une partie de ses habitants – qui peuvent même avoir un peu peur de s’exposer, tropisme ancien en Auvergne – et en même temps cette volonté, cette affirmation y compris dans les politiques publiques, d’avoir ce rôle métropolitain. Est-on cette agglomération trop petite pour être grande et trop grande pour être petite ? C’est un bien, une difficulté ?
O. B :  C’est une tension. Je suis d’accord avec cette analyse. Nous sommes d’évidence une Métropole, comme on vient de largement le rappeler. Mais nous sommes une petite Métropole. Il faut l’assumer.
Notre poids démographique, économique, notre richesse plus faible qu’ailleurs font que l’on court le 100 m avec les finalistes. Mais nous ne sommes pas les champions. C’est toute la difficulté.
Faut-il continuer à se muscler pour se maintenir dans la finale ou baisser les bras en décidant d’être relégués pour devenir le plus gros des plus petits ? Moi je pense que les villes sont des organismes vivants. Si on s’affaiblit, si on n’a pas d’ambition, si on n’a pas la volonté de jouer un rôle parmi les grandes Métropoles, alors, petit à petit, nous aurons une forme de déclin.
Quand je vois aujourd’hui la difficulté de mes collègues de villes moyennes, quand je vois en Auvergne que la polarité d’une grande métropole est en train de structurer l’ensemble de l’Allier, du Puy-de-Dôme, je pense que nous avons un devoir de locomotive. Un devoir pour tirer les wagons du massif central. Et donc il ne faut pas avoir d’état d’âme. Je n’ai pas d’état d’âmes. Vous avez raison, on est à la fois un peu essoufflé de courir avec les grands, parce que l’on a moins de moyens, mais en même temps nous sommes trop grands pour accepter une sorte de déclin en descendant dans les échelles de territoire.

Surtout, ce n’est pas un enjeu seulement pour Clermont. C’est ce que je disais en avril dernier dans le débat sur les transports avec le ministre. Ce n’est pas la défense du train Paris-Clermont pour les seuls clermontois. Si ce n’était qu’un corporatisme territorial, ça n’aurait pas d’intérêt vu de Paris, dans un État traditionnellement jacobin comme le nôtre. C’est la défense d’une stratégie d’aménagement national  du territoire : si vous ne donnez pas des grandes villes d’équilibre dans ce cœur qu’est le Massif central, sans structuration entre Orléans, Montpellier, Bordeaux et Lyon, si vous ne donnez pas à Clermont – mais aussi à Limoges – le rôle de polariser, organiser, structurer le grand Massif central en matière de trame urbaine et d’alliance des territoires avec les ruraux, alors vous affaiblirez tout l’ensemble du centre de la France et donc vous aurez une sorte de désert français, au milieu, qui continuera à essayer de s’en sortir mais en grande difficulté.

Des enjeux de partage et de coopération entre les territoires

Éric-Marie Gauthey :  Quels sont les grands enjeux pour les territoires, pour la métropole clermontoise et ses villes, dans le cadre des prochaines municipales ?
Olivier Bianchi :  Cela va au-delà. J’ai eu l’occasion de dire ma vision des 15-20 prochaines années dans des réunions publiques récentes.
En introduction, dans une société comme la nôtre, les territoires, les frontières ne doivent pas être des obstacles. Ils doivent être des lieux de coopération. Ce qui veut dire que les grands sujets qui vont se poser aux habitants de Clermont et de la Métropole sont des sujets partagés, solidairement avec l’ensemble du territoire de l’Auvergne et du Massif central.
-L’eau. Cette ressource va devenir de fait rare, précieuse, vitale et donc nous avons tout intérêt à nous fédérer.
Le travail que l’on initie aujourd’hui, sous la houlette du Préfet, pour que les syndicats de l’eau ne soient pas fracturés entre mille  organisations et que l’on essaie de faire des jointures entre les réseaux est absolument indispensable pour que, lors d’une crise à venir, celui qui aura moins d’eau puisse être secouru par l’ensemble du territoire.
La question de l’eau pose bien la question des solidarités territoriales, y compris les solidarités urbaines / rurales.
-L’énergie.
C’est-à-dire comment, dans cette société (…) des nouvelles technologies, de nos téléphones, du numérique, de tout ce qui nous environne et nous rend extrêmement dépendant des énergies, on s’assure que l’on pourra continuer.
C’est la question du mix énergétique. Que ce soit le solaire, l’hydraulique, le géothermique, tout ce travail, autour du nucléaire, est un sujet qui doit être partagé (…).
-Le ferroviaire.
Les transports publics décarbonés qui doivent être mis en œuvre dans les années qui viennent dépassent largement le territoire d’une ville. Avec Inspire, on règle une partie de la question métropolitaine mais on a des pendulaires qui se retrouvent presque otages, si je puis dire, de cette stratégie de transport public et qui réclament une solution, à juste titre (…). La question centrale, c’est comment on fait pour que tous ceux qui doivent venir à Clermont pour y travailler et qui n’y arrivent pas – je n’ai pas à juger du choix de leur habitat – et à l’inverse tous ceux qui sont de Clermont et qui travaillent ailleurs, on les oublie parfois mais ils existent aussi, comment on apporte des solutions pour ces flux pendulaires qui traduisent la solidarité économique entre le territoire urbain et son environnement (…).
La réponse relève de transports publics d’intérêts généraux décarbonés. Je n’en connais pas d’autres que du ferroviaire, là ou des sites propres existent déjà – ça s’appelle des rails – et donc là encore Région, Département, État, SNCF, Métropole, Villes, doivent travailler ensembles pour que (…) les transports ferroviaires soient pensés à l’échelle d’une aire urbaine et d’un bassin (…) économique.

En résumé ces grands enjeux qui viennent sont des enjeux de coopération territoriale, au bénéfice de l’intérêt général, sur des ressources qui vont devenir vitales : eau, énergie, transports.

Expliquer, décrypter, faire comprendre la complexité

É-M. G : Ce n’est pas un peu confus pour les électeurs, dans un cadre de municipales, des élections au plus près du lieu où l’on habite ; confus au vu de toutes ces strates, ces responsabilités, de qui décide quoi ?
O. B : Je ne dirais pas confus, ce qui renvoie à une difficulté à comprendre, mais plutôt complexe. Il y a une chance que, si l’on explique, les gens puissent comprendre.
C’est toute la différence entre les populistes et ceux qui pensent la société complexe.
C’est dans ma tradition politique, de Pierre Mendes France à Michel Rocard, en passant par d’autres, Edgar Morin (…) qu’aujourd’hui, face à la confusion, je ne ferai pas le pari de l’entretenir, de simplifier, de caricaturer, de trouver peut-être d’ailleurs des explications négatives, des boucs émissaires.
Je vais continuer, même si c’est plus dur, même si c’est moins payant, pour pouvoir simplement me regarder en face, à décrypter, expliquer, faire comprendre la complexité.
Vous avez raison, cela peut apparaître confus, difficile mais le devoir d’un homme politique conséquent c’est de prendre la complexité telle qu’elle est et d’essayer, pédagogiquement, de la faire entendre et comprendre au plus grand nombre. Parce que je crois les électeurs plus intelligents que les populistes ne le pensent.

Notre travail c’est de renouer avec une exigence de pédagogie, d’action, d’efficacité et d’éthique

Éric-Marie Gauthey :  Sur le rapport entre Élus et citoyens, on peut évoquer cette image évidemment (trop) caricaturale « d’élus responsables de rien et coupables de tout », qui fait les choux gras des populistes de tout bord. Où en est cette relation aujourd’hui ?
Olivier Bianchi :  Elle est tendue, elle est fragilisée. Les élus, comme les citoyens, ont le choix face à ces contradictions.
Le premier est de dire « ce n’est pas moi c’est les autres (…). Ça créé une dichotomie : si vous ne servez à rien, à quoi vous servez ? Il fallait évidemment (…) arrêter ça, expliciter les situations.
Le deuxième choix, c’est celui du « tous, coupables, tous responsables », tous pourris en quelques sorte. C’est le dénigrement généralisé. Là aussi, il faut que l’on puisse dire qu’il y a des choix à faire, que tout le monde n’est pas dans les mêmes façons d’être, de se comporter et que les citoyens doivent avoir une exigence de compréhension des actes des uns et des autres.
On est dans un troisième choix, celui de l’efficience des services publics, de l’action publique, pouvant être perçue à l’inverse et qu’il y aurait une alternative, celle des illibéraux et des populistes. Ce serait un cheminement de dégradation entre les électeurs et la classe politique.
Notre travail c’est de renouer avec une exigence de pédagogie, d’action, d’efficacité et d’éthique. C’est ça qui est indispensable.

É-M. G :  Dans ce contexte, comment l’action locale peut contrecarrer l’évolution de cette « perfusion numérique » avec tout ce que cela véhicule de désinformations, voire de manipulations ?
O. B : Ce qui sauve encore le local, c’est l’incarnation de proximité. Le maire on le connait, l’Élu local on le voit, ses enfants sont parfois encore scolarisés, il fait ses courses, il n’est pas en dehors de notre vie.
C’est une anecdote, mais quand je vois des enfants, ils me demandent parfois si j’habite ici. Ça dit beaucoup, si les enfants s’interrogent, des parents eux-mêmes. Ça renvoie à un imaginaire : le Président à l’Élysée, les monarques dans leur château, et donc l’homme de pouvoir qui habiterait le lieu du pouvoir.
J’explique donc que, non, je n’habite pas ici (l’Hôtel de Ville). J’y travaille simplement. J’ai un appartement comme les autres, les voisins me voient, je sors les poubelles …
Ce qui sauve encore la classe politique locale – et plus le territoire est réduit, plus c’est vrai – c’est l’incarnation de proximité.
Je crois, notamment dans les grandes villes où le maire a un agenda très compliqué, où chaque minute, rencontre est négociée dans son agenda, que les Élus doivent se donner des libertés d’être dans la vie de tous les jours, d’aller faire leurs courses, d’acheter des livres aux Volcans, de rencontrer les gens dans des situations normales, pas seulement de représentation.

É-M. G : C’est vraiment possible ?
O. B :  C’est une bataille quotidienne, indispensable. On a beaucoup parlé des grands hommes politiques, de Mitterrand capable de prendre du temps pour aller voir les bouquinistes sur les quais. Est-ce que l’on veut ces gens-là, capables de prendre du temps ou est-ce que l’on veut des gens totalement chronométrés, qui se désincarnent, des machines ?
En avril dernier j’écoutais que le Pape François arrivait, dans des cadres extrêmement contraints, à se garder des temps de silence, de réflexion, de prière puisque chrétien, qu’il appelait chaque jours le curé de Gaza. Je pense que cette petite incarnation de proximité, de réalité est absolument indispensable. Si le Pape y arrivait, un maire d’une ville, même moyenne ou grande, doit y arriver quand même !

É-M. G : Le lieu de cette interview était libre. Pourquoi le choix de votre bureau de maire ?
O. B :  D’abord parce que c’est l’endroit où je passe le plus de temps, pour travailler. Il n’est pas tout à fait désincarné, tous ces livres sont les miens. Cela dit quelque chose. C’est un endroit où il se passe beaucoup de choses pour moi.
Je suis interviewé parce que je suis maire (…). Donc le maire est interviewé dans le bureau du maire, qui n’est pas le sien, qui est celui des maires successifs et que je cèderai un jour à mon ou ma successeur.

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À propos de l'auteur

Eric Gauthey

Né avec la crise des missiles de Cuba, son enfance, ses études et ses premières années de la vie d’adulte furent nomades.
Au début des années 90, il émigre à Clermont-Ferrand pour se sédentariser. Son métier, non moins sédentaire, l’engage dans le service au public (transports publics de l’agglomération clermontoise).
Le voyage reste sa passion, pour ses vacances mais pas seulement. Cofondateur d’Il Faut Aller Voir et du RV du Carnet de Voyage, il pousse jusqu’à publier deux ouvrages : « Cher Bouthan » – 2011 et « Buna Tatu » - 2017 (sur l’Ethiopie).

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