David Ducreux, secrétaire du Prix Alexandre Vialatte, commissaire du Salon du livre de Royat-Chamalières et auteur du roman La loi du plus faible, revient à Clermont après plus de vingt ans passés à Paris, dans le monde de l’édition et de la littérature.
Cette histoire et cette passion impriment son regard sur nos villes, sur la culture. Elles structurent sa lecture des territoires, de leurs évolutions et de leur avenir avec optimisme et enthousiasme.
Éric-Marie Gauthey : Quel est votre lien et votre histoire avec Clermont ?
David Ducreux : Je suis né à la clinique des Neufs Soleils il y a 47 ans (…), à Clermont. Mes parents habitaient alors, comme ma grand-mère, à Cébazat. Du côté maternel, c’était plutôt Chamalières. J’ai donc grandi à Cébazat, puis rapidement à Clermont (Quartier Rabanesse) et Aubière avant finalement de revenir Avenue Jean-Jaurès, à Clermont et, enfin, à Galaxie (…).
Mon père était artisan, je l’ai souvent accompagné. J’ai donc visité beaucoup d’intérieurs clermontois ! (…).
É-M. G : Vous avez fait vos études à Clermont ?
D. D : Oui, jusqu’au collège à Aubière puis le lycée à Clermont (…). Fac de lettre et philo, pour finir par « métiers du livre » et Histoire. En 2000 je suis parti à Paris travailler dans l’édition aux PUF (1) , puis chez Gallimard de 2005 à 2023.
Aux PUF, j’étais attaché de presse sur les domaines de la critique littéraire, un peu littérature, droit et philosophie. Pour la collection Que Sais-Je aussi. Chez Gallimard, j’ai poursuivi aussi comme attaché de presse puis en tant que responsable communication (…), notamment en ayant en charge la collection Folio, avec des opportunités majeures m’ayant amené à travailler sur le fond comme pour le cinquantenaire de la mort d’Albert Camus, le centenaire de sa naissance ou de celui de Romain Gary, Marguerite Duras … En 2019, mes responsabilités se sont élargies aux relations publiques (…) donc, notamment, aux relations avec la Presse, avec les Auteurs, avec les libraires et jusqu’avec les jurés des prix littéraires (…).
J’ai démarré avec le COVID l’écriture de mon premier roman, La loi du moins fort, récemment paru, m’engageant vers d’autres horizons littéraires en même temps que d’autres horizons dans ma vie personnelle (…). En 2023, je suis redevenu clermontois.
Monter à Paris, pour la passion du livre
Éric-Marie Gauthey : Qu’est-ce qui a changé à Clermont entre 2000 et 2023 ?
David Ducreux : Moi ! On l’oublie parfois, avec ce sentiment que l’on ne change pas et que c’est ce qui nous entoure qui change. Mais on change aussi.
Ça a son importance dans le regard. Il y a l’âge que l’on prend, ça compte aussi. J’étais arrivé à ce moment de ma vie, après avoir dénigré la province, dont Clermont, avec cette idée que jamais je ne reviendrais, que jamais je ne pourrais vivre ailleurs qu’à Paris, une ville de (presque) tous les possibles. Quand je suis parti de Clermont je souhaitais avant toute autre chose travailler dans l’édition. C’était donc Paris. Je partais alors sans me retourner et je revenais très peu souvent à Clermont.
É. G : En partant en 2000, fin des années 90, on ne fait pas l’impasse sur ce cliché, toujours facile et énervant, d’une ville noire, désespérante.
D.D : Oui, Clermont se résumait à Michelin.
É. G : C’est toujours vrai ?
D. D : En partie. Mais il faut être fier de la place de Michelin, place qui a très clairement évolué.
L’Aventure Michelin est absolument formidable pour sortir de la seule image industrielle et prendre conscience de l’apport et de l’histoire de Michelin qui raconte aussi l’histoire de Clermont (…). Une très belle histoire, et de la France (…). Mais, oui, on entend toujours ce cliché ou le noir n’est pas seulement une couleur mais véhicule un état d’esprit.
É. G : Dans votre vie aux antipodes de la vie provinciale, ce cliché demeure donc ?
D. D : Non, pas toujours, pas nécessairement. Je ne me suis jamais senti autant clermontois qu’étant parisien. Les parisiens ne sont plus de Paris et beaucoup sont d’origine auvergnate, de Clermont ! Dans l’esprit de beaucoup le caractère très positif et très répandu, c’est l’environnement de Clermont (…).
L’aménagement de la ville, une évolution évidente, forte, visible
Éric-Marie Gauthey : Revenu depuis 2 ans, qu’est-ce qui a vraiment changé depuis les années 90 ?
David Ducreux : Le plus visible, c’est l’aménagement de la ville. Quand je suis parti, les voitures étaient partout ! C’est une évolution qui n’est pas propre à Clermont, mais ici manifeste.
Dans le même temps une redynamisation, difficile, du centre-ville. En la matière d’ailleurs, les difficultés ne viennent pas tant de limiter la circulation automobile que, depuis des décennies, l’expansion inconsidérée des zones commerciales de périphérie (…).
É. G : Vous habitez dans le centre de Clermont ?
D.D : Oui, près de la Cathédrale. Le plus frappant, c’est d’ailleurs la Place de la Victoire. Mon souvenir d’enfant et adolescent, voire de jeune adulte c’est celui d’une ville morte.
É. G : C’est toujours le cas ?
D. D : Non, elle est aujourd’hui extrêmement vivante. C’est un énorme changement. C’était et c’est toujours une grande ville étudiante mais on ne les voyait pas dans les années 90 !
Quand je suis revenu, j’ai, en parfait citadin, choisi de m’installer en centre-ville, sur le plateau central. Je travaille chez moi, ou dans les bistrots où je rencontre les gens que je dois voir et j’adore ça, comme la facilité et la spontanéité de ces rencontres. Une grande différence avec Paris ! (…). C’est une richesse de Clermont.
L’autre changement, qui va de pair, c’est la vie culturelle.
Quand je suis parti, il n’y avait pas la Comédie par exemple, qui n’a d’ailleurs pas tué les petites troupes comme cela pouvait être une crainte.
Je ne peux pas ne pas parler du Court métrage, où j’ai failli travailler, comme de la création du RV du carnet de Voyage, événements majeurs, internationaux. Je pense aussi qu’il y a eu, enfin, une vraie politique culturelle (…). La culture, les lieux de vie et de rencontre que sont les cafés, les restaurants, tout cela participe du même mouvement, de convivialité et d’émotions. Aujourd’hui Clermont offre tout ça.
É. G : C’est à l’échelle de la Métropole ou cela reste très clermontois, très « plateau central » ?
D.D : Je ne crois pas. J’ai eu l’occasion de travailler pour la candidature Clermont 2028. J’ai clairement constaté la grande diversité d’équipements : la Coop de Mai (qui démarrait seulement quand je suis parti de Clermont), le Sémaphore avec une programmation de haute tenue, le Zénith (…). Il y a des formations universitaires très étendues avec des cursus qui comptent (…). On peut aussi citer le projet de Grande Bibliothèque, le KAP (…) qui sont ou seront de formidables équipements et qui sont ou deviendront des lieux de rencontres, d’échanges, de débats. On peut parler des Arts en Balades, qui débordent largement de la seule métropole. Il n’y a pas tant de lieux comme ceux que j’ai cité, en France.
É. G : Le cliché n’a donc plus lieu d’être ?
D. D : Non. Effectivement (…). On revient peut-être aussi de ces (très) grandes villes, de leur anonymat, de leurs solitudes, de l’isolement qu’elles génèrent. En tout cas, ce que je découvre, c’est une ville extrêmement vivable, avec beaucoup d’attraits, beaucoup d’entreprises (…) qui s’engagent dans la vie clermontoise (…), dans le mécénat. J’ai très envie d’être actif dans ce mouvement, de créer des passerelles.
Un des projets de Clermont 2028 était de créer des résidences, pour des écrivains, des peintres, des photographes … Il faudrait faire exister ce projet, mélanger les arts. On a tout pour cela.
À Clermont, on a tout pour aller plus loin
Éric-Marie Gauthey : Nous voilà sur l’avenir. Dans ce contexte des prochaines municipales, pour ces prochaines années, quels seraient les grands enjeux ou, autrement dit, que manque-t-il ?
David Ducreux : En fait je pense qu’une grande partie du travail a été fait (…). Revenant à Clermont, je constate qu’un travail remarquable a été fait. Il reste le sujet du commerce, un sujet assez général en France.
Le sujet qui vient va être de fédérer tous ces acteurs, de la culture notamment. C’est le constat que j’ai fait en travaillant pour la candidature Clermont 2028, sans avoir été au cœur de l’organisation, que les acteurs sont là, qu’ils ne se rencontrent pas forcément, qu’il y a peut -être un manque de considération pour certains, entre eux peut-être. Il faudrait des personnes qui fassent le lien, qui les fédèrent, les mettent en valeur, les fassent connaître.
É. G : Cela va plus loin que la culture ?
D. D : C’est un ensemble. Si l’on prend les bibliothèques de la métropole, ce qui a été fait avec la médiathèque Jack-Ralite à Clermont Nord, à la limite avec Cébazat, par exemple, c’est formidable, dans des secteurs difficiles. Ces studios d’enregistrement de musique. On en pense ce que l’on veut et c’est peut-être un cliché de mettre ça a disposition dans ces quartiers, mais en même temps ça marche.
Les cultures vont ensemble et permettent de créer du lien social. Pareil pour les librairies et je les connais bien de par mon métier. J’ai été dans des centaines et des centaines de librairies partout en France, lors de leurs événements (…). Des gens n‘ont que ça, on l’a vu pendant le COVID. Ce sont des lieux de vie, de rencontre, d’ouverture.
Je vis la culture comme le point de départ, non seulement de l’éducation, mais aussi de la fraternité, de quelque chose qui nous rapproche d’idéaux, de liberté.
É. G : Beaucoup a été fait, le pas de plus est donc de plus et mieux fédérer ?
D. D : Oui. Regardons la grande bibliothèque, il va falloir la faire vivre. Un lieu de vie, de rencontres, de débats. C’est formidable. On est dans le forum. De gros efforts financiers ont été faits, dans ces équipements. Le pari a été fait. La mise a été faite. Il faut faire fructifier.
Les transports sont aussi un vrai sujet. La gratuité est une question. J’étais à Montpellier il y a peu. Or en province, le réflexe de la voiture demeure. Il ne s’agit pas de supprimer la voiture mais de favoriser l’accès à tous ces lieux, aux aménagements que l’on a créés.
On ne peut ici occulter le sujet du train et de la relation à Paris, pour y aller, pour les clermontois, comme pour en venir, pour faire venir des acteurs de la vie économique, culturelle. C’est là souvent un frein. 3 h 30 de train, avec leurs incertitudes, c’est une réalité (…). C’est la question de l’action que l’on peut avoir auprès des collectivités territoriales, de l’État (…).
On ne peut non plus ignorer le sujet de la sécurité, que l’on peut vivre au quotidien, que j’ai vécu au
quotidien. Je lisais un article récent (mai) dans un grand quotidien du soir sur les grandes villes françaises qui subissent le trafic de drogue, le trafic d’armes, qui vont de pair et du coup l’insécurité qui va avec, où plutôt le climat d’insécurité. L’insécurité est relative, le climat, le sentiment d’insécurité sont réels, mais il faut bien distinguer les deux (…). Le deal sous les fenêtres, c’est du bruit, des attroupements, des dégradations. C’est une évidence.
É. G : Cela relève du cadre des municipales ?
D. D : Oui et non. Non parce que les municipalités n’y sont pas pour grand-chose. Par l’aménagement ou autres on ne fait que déplacer les problèmes. Régler le problème est du ressort national. C’est un sujet dans bien d’autres grandes villes. C’est le rôle et la responsabilité de la politique du gouvernement, de la police nationale et du pouvoir judiciaire (…).
(1) Presses Universitaires de France





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