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François Hollande / Photo 7 Jours à Clermont
Photo 7 Jours à Clermont
Entretiens Politique

François Hollande : simple, précis, humain

François Hollande : « Ce qui hier était intolérable, ne pas pouvoir dire ce que l’on pense, ne pas pouvoir dessiner ce que l’on croit devoir (…), est aujourd’hui toujours soumis à discussion »

Une cérémonie de commémoration des attentats de Charlie Hebdo et un hommage particulier à Michel Renaud, Clermontois, décédé lors de ces attentats se sont tenus à l’Hôtel de Ville de Clermont, en présence de François Hollande. Président de la République de 2012 à 2017, il a accordé à 7 Jours à Clermont un long entretien où il fut question de voyage, des libertés, de géopolitique aussi.

François Hollande, l’entretien

Éric Gauthey : Le voyage animait Michel Renaud dont nous venons d’honorer la mémoire. Aller voyager dans des destinations exposées rappellent ce questionnement de J.C. Guillebaud (1)  : peut-on s’émerveiller là ou d’autres meurent ?
François Hollande : Il y a plusieurs façons de voyager. Les voyages où l’on ne vient que s’émerveiller des paysages et avec un relent … néocolonial, qui est un regard supérieur (…).On peut même aller, dans un pays très pauvre, dans des hôtels de luxe, sans jamais rencontrer la population.
Mais ce n’est pas le voyage qui nous intéresse. Le voyage auquel on aspire est celui d’une découverte qui n’est pas simplement d’un autre territoire (…) mais de la population que l’on peut rencontrer. Elle peut être dans une situation alarmante, en raison de la guerre, de la faim (…). Mais ce qui va compter, c’est la relation avec l’inconnu, qui peut (même) devenir un ami.
Donc je me garderai bien d’empêcher les aspirants au voyage à ne pas aller dans des pays qui seraient (…) exposés. Ce serait les condamner, puisqu’aucun ne viendrait alors précisément témoigner de leur condition.
Et puis il y a le voyage qui n‘a pas forcément ce caractère, un voyage presque… ingénu, qui est d’aller à l’aventure et sans porter de jugement a priori. Sauf que la fin du voyage va alors sûrement laisser une trace indélébile qui fera que cet ingénu, au départ, deviendra un militant, à la fin.

É. G : Vos fonctions, vos responsabilités vous ont amené à parcourir le monde. À titre personnel, vous aimez voyager, vous voyagez ?
F.H : Longtemps j’ai voyagé sans contrainte. J’allais ou je voulais (…) j’étais un citoyen comme les autres.
Président, j’ai voyagé dans des conditions tout à fait privilégiées mais, en réalité, qui m’ont empêché de voir le pays visité (…). Si vous me demandez quelles sont les villes que j’ai parcourues, quels sont les espaces que j’ai traversés, je ne peux pas vous répondre (…). Je suis resté dans les capitales, je suis allé dans les lieux que l’on voulait me présenter.
Le voyage, c’est donc la liberté, pouvoir aller là où l’on veut, ce qui ne m’a pas été souvent donné même encore aujourd’hui, ayant toujours une part de fonctions officielles (…).

É. G : Vous avez fait votre stage de l’ENA à l’ambassade de France, en Algérie, en 1978, année qui s’acheva par le décès de Houari Boumédiène. Sur le territoire algérien, à ce moment-là, ce fut une expérience ?
F. H  : Non, ce n’était pas une expérience puisqu’en fait nous n’avions aucune information. Nous n’avions aucune visibilité sur ce qui se passait.
Cela fait partie de ces situations où un pouvoir est totalement fermé sur lui-même, où la population est très encadrée, et où les chancelleries, les ambassades n’ont que des rumeurs, de maladie en l’occurrence, sans avoir vraiment l’information.
C’est le décalage que l’on peut connaître où tous ceux qui sont en fonction et chargés précisément de connaître un pays, n’arrivent pas en réalité à y accéder (…).
Néanmoins, je suis resté huit mois en Algérie. Ça a été la découverte d’un pays qui est sans doute l’un des plus beaux pays du monde mais (très) fermé au tourisme, peut-être même figé dans ses structures, dans son histoire sans doute, alors qu’il pourrait être un pays majeur, non seulement dans le Maghreb mais dans l’Afrique toute entière.

François Hollande  Photo 7 Jours à Clermont
Photo 7 Jours à Clermont

Un monde malmené

Éric Gauthey : Nous voilà sur le terrain de la géopolitique (2) . Les désordres du monde font penser à Homère : « Les Dieux ne veulent pas la paix, les gouvernants ont besoin de la guerre pour régner ». Comment en est-on arrivé là ?
François Hollande : Quand les grandes idéologies ont envahi le monde, l’ont sans doute séparé aussi, elles avaient au moins pour avantage de convaincre les peuples qu’ils pouvaient, au-delà des frontières, y avoir des idéaux pouvant être communs. D’un côté la démocratie libérale, de l’autre le socialisme d’ État (…). Chacun pouvait trouver sa place dans ces aspirations (…).

É. G : Ce temps est révolu ?
F.H : Ces idéologies ont perdu de leur vaillance, de leur influence ou même se sont effondrées. Qu’est-il resté pour que les peuples puissent trouver matière à leur cohésion ou que les dirigeants puissent trouver levier à leur élévation et dans leur exercice du pouvoir ? Le nationalisme. Et le nationalisme s’est installé partout. On le voit dans les démocraties. D’une certaine façon, Trump ne développe que cette idée-là, l’Amérique d’abord. On le voit en Europe avec la résurgence des phénomènes d’identité nationale (…).
On le voit encore d’avantage dans les pays autoritaires, totalitaires. Que fait Poutine sinon exalter le patriotisme russe ? Que fait Xi Jinping sinon rappeler l’empire chinois ? Même en Inde, grande démocratie, avec cette exacerbation de l’hindouisme (…).
Si l’on veut éviter que le nationalisme ne s’empare des peuples et que ceux qui les dirigent ne puissent aller jusqu’à la guerre, nous avons intérêt à mener à nouveau de grands débats politiques sur l’avenir du monde, sur l’avenir de la planète

É. G : Le libéralisme sans limite est une cause et un risque ?
F.H : Oui. Il y a eu une première étape qui a été le libéralisme économique, c’est-à-dire de dépasser les frontières, de faire un grand marché, ce que l’on a appelé la globalisation, ou la mondialisation. Mais aujourd’hui, le libéralisme a pris une autre forme, moins économique.
Ce sont les libertariens qui considèrent, comme Elon Musk, que ce qui compte c’est la (seule) liberté individuelle, qui doit avoir une supériorité sur toute autre règle, que l’on peut tout dire, tout exprimer sans aucune contrainte (…), que l’on n’est plus lié par un contrat social, par un engagement démocratique, par un vote même. Donc, oui, je pense que cette vision-là, ce dévoiement de la liberté, sont tout à fait dangereux.

Les libertés attaquées

Éric Gauthey : Le terrorisme attaque de plein fouet les libertés d’expression, de la presse. L’état du monde ne prête-t-il plus à penser au progrès mais à la régression ?
François Hollande : Le numérique laissait penser que l’on pouvait, hors les journaux et médias traditionnels, accéder à une information démultipliée, par définition libre et (…) pleine de bonnes intentions. Tel n’a pas été le cas.
Ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas sur les réseaux sociaux des formes nouvelles d’expression et même d’investigation (…).
Mais il y a aussi un détournement de (…) la contradiction que la presse assurait, c’est-à-dire la vérification, et qui conduit à ce qu’arrivent aujourd’hui sous nos yeux (…) des faits qui ne sont pas nécessairement établis, des informations qui ne sont en fait que des opinons, voire des manipulations. C’est le mirage technologique dont les médias traditionnels ont été les victimes, alors même qu’ils souffrent de plusieurs phénomènes.

É. G : À quels phénomènes faites-vous référence ?
F.H : Leur situation financière qui les rend dépendants de groupes puissants. Le désengagement des États démocratiques des services publics de l’information. Enfin, l’autocensure. C’est à dire le fait que pour des rédactions, même éprises de volonté de préserver cette liberté d’expression, il y a toujours le risque qu’il puisse y avoir des menaces, des agressions (…), des violences (…).

É. G : Autocensure ou évolution raisonnée ?
F.H : Ce qui s’est produit depuis dix ans, après « Charlie », c’est l’extrême précaution qu’ont maintenant les organes de presse avant de publier des caricatures, voire des informations, et c’est le fait que, dans l’opinion et sans accepter qu’il puisse y avoir une remise en cause des libertés, il y a l’idée qu’il ne faut pas provoquer, que cela ne sert à rien, que c’est finalement inutile et (…) dangereux, qu’il vaudrait mieux rester prudent pour ne pas s’exposer, pour ne pas exposer les autres.
Ce qui hier était intolérable, c’est-à-dire ne pas pouvoir dire ce que l’on pensait, ne pas pouvoir dessiner ce que l’on croyait devoir être produit, est aujourd’hui (toujours) soumis à discussion. Ce serait ici la victoire des fanatiques que, sans même avoir besoin de passer à l’acte, ils puissent enrayer le processus de création.

É. G : L’opinion est actrice ?
F.H :  Les jeunes générations sont assez sensibles au fait que, notamment par rapport à l’Islam, les règles de laïcité posent des limites (…) comme une discrimination à l’égard de jeunes musulmans qui leurs sont proches. Alors que ce n’est pas du tout le sens (…).
La laïcité n’est pas faite pour brimer, pour empêcher, pour humilier. La laïcité est tout au contraire faite pour vivre ensemble. Un effort de pédagogie doit (…) être mené.

Les attentats, 10 ans après

Éric Gauthey : En 2015, vous étiez en responsabilité, les plus hautes, peut-on revenir à l’émotion personnelle, profonde ?
François Hollande : Oui, l’attentat de Charlie a touché des personnes que je connaissais. J’ai vécu des attaques contre d’autres lieux et sites avec des victimes nombreuses mais qui m’étaient, personnellement, inconnues.
Pour Charlie, (…) j’avais reçu la rédaction, celle-là même qui a été décimée, quelques semaines avant la tragédie, parce que Charlie était en très grande difficulté financière et avait besoin de savoir comment l’État pouvait éventuellement assurer un passage difficile. Cabu était revenu me rencontrer peu après pour un reportage sur la caricature politique. Je connaissais Bernard Maris, je connaissais Wolinski.
Lorsque j’ai appris l’attentat contre Charlie, bien sûr je percevais tout l’enjeu que cela représentait (…), mais j’avais aussi des liens (personnels) avec ces journalistes. Et puis, je me suis rendu compte que la France et les Français avaient des liens avec ces journalistes, même s’ils ne les connaissaient pas personnellement.
Parce que Cabu, c’étaient les après-midis de Récré A2. Parce que Wolinski, c’étaient des dessins que l’on avait tous vus dans de nombreux journaux. Parce que des films avaient été faits à partir de ses albums. Parce que Bernard Maris était chroniqueur sur France Inter. Et je pourrais continuer avec Charb, Tignous…
On était donc familiers, ce qui fait que ça a été une dramaturgie encore plus forte. Mais ce qui doit être rappelé, c’est qu’au-delà de l’affection que l’on portait à ces personnes, en réalité, c’est la France toute entière qui a été attaquée.
Ils (les terroristes) ne se sont pas limités à ces journalistes, au prétexte qu’ils auraient blasphémé le prophète, ils voulaient nous attaquer nous, en tuant des policiers, en tuant des juifs, en tuant des personnes qui étaient là, qui passaient juste (…).
Voilà pourquoi j’ai été ce jour-là, bien entendu, concerné parce que Président, mais également ému par la disparition de personnes familières.

(1) La porte des larmes, éditions Points, 2008. Avec Raymond Depardon
(2) François Hollande a publié un essai de géopolitique, Bouleversements aux Editions Stock en 2022.

Dévoilement de la plaque Michel Renaud , Hôtel de ville de Clermont en présence de François Hollande / Photo 7 Jours à Clermont
Dévoilement de la plaque Michel Renaud , Hôtel de ville de Clermont en présence de François Hollande / Photo 7 Jours à Clermont
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À propos de l'auteur

Eric Gauthey

Né avec la crise des missiles de Cuba, son enfance, ses études et ses premières années de la vie d’adulte furent nomades.
Au début des années 90, il émigre à Clermont-Ferrand pour se sédentariser. Son métier, non moins sédentaire, l’engage dans le service au public (transports publics de l’agglomération clermontoise).
Le voyage reste sa passion, pour ses vacances mais pas seulement. Cofondateur d’Il Faut Aller Voir et du RV du Carnet de Voyage, il pousse jusqu’à publier deux ouvrages : « Cher Bouthan » – 2011 et « Buna Tatu » - 2017 (sur l’Ethiopie).

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