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Faust, Lucifer, Marguerite… et les autres (bis repetita)

Pour faire simple, dans l’histoire originale, le docteur Faust en manque de grands projets invoque Lucifer qui lui envoie son avatar Méphistophélès afin de passer un marché : Faust vend son âme au diable et reçoit en échange un pouvoir qui lui permettra d’assouvir ses passions pendant 24 ans. Passé ce délai…direction l’enfer. Tope là, marché conclu !

Tiens, il y aura justement 24 ans, en août prochain, qu’est né le rugby pro.

24 années d’errements au fil desquelles le XV de France a entamé une inexorable descente aux enfers dont la Coupe du monde en septembre au Japon pourrait bien être l’aboutissement.

Que le prochain sélectionneur tricolore, avec ou sans moustaches, traine un accent anglo-saxon, basque ou catalan n’est pas le problème. Le rugby pro hexagonal a vendu son âme à ce diable de fric et c’est le XV national qui en fait les frais.

« Ah! Je ris de me voir si belle… »(1)

La Castafiore.

Officiellement, notre championnat brille de mille feux sur ‘’l’air des bijoux’’ de la Castafiore, mais le miroir aux alouettes ne trompe que ceux qui le veulent bien.

Tel un chevalier jaune fendant l’armure, Benjamin Kayser a été le premier joueur en activité à rompre l’omerta : « Le Top14 ne prépare pas au niveau international(…)pas les mêmes temps de jeu, pas la même conception du rugby…Y a-t-il trop de clubs ? Oui ! »(2).

Quant à ce système ‘’vache à lait’’ des mercenaires : «…Il est plus simple de recruter un Sud-Af costaud que de prendre le risque économique de former un jeune français. Sivivatu, Wilkinson…ces joueurs ont fait du bien au Top14. Mais recruter un étranger est trop souvent une solution de facilité » affirme le talonneur clermontois aux 37 sélections.

Si dans toutes les nations majeures du rugby les parties prenantes ont eu l’intelligence de s’accorder sur le format et l’organisation des compétitions domestiques dans l’intérêt majeur de leurs équipes nationales, ce n’est pas le cas chez nous. On voit le résultat.

Parmi les 44 engagements de son programme électoral de 2016, Bernard Laporte avait bien annoncé la suppression des JIFF (ce machin qui ne sert à rien), la limitation du nombre de joueurs non sélectionnables à 5 par feuilles de match à l’échéance de 2020 et la réforme des compétitions d’Elite et fédérales.

« Ô nuit, étends sur eux ton ombre… » (1)

Télé quand tu nous tiens!

Autant de projets intéressants mais prétendre renverser la table est une chose, passer à l’acte en est une autre. Surtout lorsque les poids lourds de la Ligue Nationale de Rugby sont assis sur la table.

Certes, le président de la fédération est théoriquement le patron de la maison rugby sauf qu’il ne possède aucune des clés permettant de réformer le secteur professionnel. A moins bien sûr d’enfiler un gilet jaune et de se lancer dans le dégagisme en retirant la délégation octroyée à la LNR. Un coup de force juridiquement possible…mais à quel prix ?

En admettant que l’autorité de tutelle (le ministère) consente à cette révolution, ce qui n’est pas gagné, la FFR se retrouverait face à l’obligation de ‘’racheter’’ les clubs pro avec les contrats des joueurs tout en conservant la confiance des partenaires économiques et les droits télé. Autant dire que la FFR n ayant absolument pas les moyens d’entrer en guerre, le big bang ovale restera dans l’ombre.

Aveuglée par une ambition irréaliste de vouloir se faire aussi grosse que le bœuf-foot, la grenouille LNR a oublié les vrais problèmes en même temps qu’elle devenait ni plus ni moins qu’un syndicat de copropriétaires à la merci d’une poignée d’actionnaires fortunés et sous la dictature de télé Méphisto.

« Gloire immortelle de nos aïeux… »(1)

B.Kayser par Gervais Loock.

Sachant que le contrat d’exclusivité LNR-Canal+ fixe le nombre de journées de compétition et le nombre de matchs par journées en contrepartie des 97M d’Euros annuels octroyés sur la période 2019-2023, on comprend mieux que la simple idée d’une réforme du Top14 soit tabou du côté de l’avenue de Villiers, siège parisien de la LNR.

Il est indéniable que la chaine à péage a grandement participé à l’exposition du rugby pro depuis sa première diffusion en septembre 1995…même si les audiences n’ont rien à voir avec celles du foot. Mais il est vrai aussi que le mieux peut être le mortel ennemi du bien quand le calendrier boulimique du Top14 fait déborder le vase en alimentant le cercle vicieux engendré par les doublons à répétition avec-XV de France, poussant les clubs à de coûteux sureffectifs.

Mais comment se passer de la manne télévisuelle et d’une éventuelle diminution des recettes s’il y avait moins de matchs alors que le rugby pro, déjà globalement déficitaire, ne sauve les apparences que par le biais de quelques mécènes qui bouchent les (gros) trous dans leurs clubs ?

A moins que : « Pourquoi ne pas poser la question à tous les joueurs : de combien êtes-vous prêts à baisser votre salaire pour enlever des matchs ? » (2) Il est vraiment phénoménal ce Benjamin Kayser ! Pas sûr que le référendum connaisse un franc succès auprès des troupes. D’autant que les mésaventures du XV de France ne doivent pas donner beaucoup d’insomnies aux (nombreux) étrangers du Top14.

Au temps jadis du Grand Chelem des Romeu, Fouroux, Rives ou Palmié (1977), le championnat ne comptait, au plus, que 19 dates et les internationaux se réunissaient trois jours avant les matchs. Mais c’était dans un autre monde.

Il ne reste plus au chœur des soldats qu’à entonner « Gloire immortelle de nos aïeux » en attendant l’imminente échéance des 24 ans.

Photo D.R.

Lucifer attend le coq pour le plumer en septembre au Japon.

 

(1) Les grands airs de Faust (Charles Gounod)

(2) La Montagne 15/02/19

À propos de l'auteur

Yves Meunier

Yves Meunier

Bourbonnais originaire de Gannat où il s’est essayé au rugby sous le maillot de l’ASG pendant une douzaine d’années. Diplômé d’Etudes Supérieures en Sciences Economiques à l’Université de Clermont. Journaliste à France3 Région de 1972 à 2007. Aujourd’hui impliqué avec des amis dans une aventure viticole du côté de Saint-Emilion et toujours en prise avec le sport auvergnat au sein de l’Union des Journalistes de Sports en France.

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