L'Essentiel
Les ruines contemporaines, souvent industrielles, illustrent l’impermanence de l’activité humaine, sa fragilité. Elles ponctuent les banlieues, souvent, mais pas toujours. Elles témoignent d’un passé actuel et d’un avenir en cours. Elles traduisent ainsi un état instable, une entre-deux ou plutôt un “entretemps”, titre de cette exposition à la fois témoignage, mise en valeur et documentaire. Patrick Tourneboeuf témoigne dans ses photographies à la fois fortes, esthétiques mais aussi sensibles et respectueuses de ces lieux singuliers de notre métropole.
Michelin, bien sûr, mais aussi l’ancienne maison d’arrêt, les ACC M, l’ancienne école d’architecture et d’autres sites encore qui, en instance de leur devenir, respirent toujours l’histoire des femmes et des hommes qui les ont côtoyés, investis puis abandonnés.
Ces lieux ont marqué ou marquent encore le territoire. Ils sollicitent la mémoire, ils interrogent dans leur latence l’avenir. Un dialogue avec les photographies magistrales de Patrick Tourneboeuf s’instaure d’autant plus facilement que les proportions, les cadrages nous immergent dans les lieux dans un équilibre de proximité et de distance très subtil.
Loin du sensationnel, sans esbroufe ni artifice, par son seul regard, il immortalise dans ces lieux un temps suspendu, celui du visiteur dans son propre rapport au lieu.
Les photos de l’exposition Entretemps de Patrick Tourneboeuf sont à voir et à vivre, 7 Jours à Clermont a pu le rencontrer.
“ma spécialité, ce sont les bâtiments qui ont des choses à raconter”
Éric Gauthey : Patrick Tourneboeuf, vous êtes parisien ?
Patrick Tourneboeuf : Oui, et non. Je suis né à Paris, j’ai grandi à Paris, mais en fait je suis de partout.
Comme photographe, j’ai la chance d’avoir sillonné la France, d’Est en Ouest, du Nord au Sud. Aujourd’hui, je suis basé à Sète, qui est le pays de ma mère.
E.G : Donc, pas par hasard. Photographe indépendant ?
P.T : Oui. je suis photographe-artiste-auteur, qui est le statut officiel. Je vis donc de mes droits d’auteur. Je vis aussi de beaucoup de missions photographiques, de demandes liées au patrimoine puisque ma spécialité, ce sont les bâtiments qui ont des choses à raconter, plutôt des bâtiments de plus de 30 ans, mais aussi des plus anciens, de quelques centaines d’années.
J’essaye de les approcher de façon à la fois sensible et avec une certaine distance, à des moments où plus personne ne les voit, pendant des mutations, des états des lieux avant qu’ils ne redeviennent autre chose.
J’ai par exemple travaillé très longtemps sur le Grand Palais, sur le château de Versailles, sur des chais dans l’Hérault, qui allaient fermer et dans lesquels était encore stocké du vin. J’aime beaucoup cette latence, cet entre-temps justement, d’où le titre de cette exposition.
E. G : Entretemps, une exposition en résidence.
PT : La première rencontre était en 2019, bloquée ensuite par la COVID. Ce qui m’a donné du temps pour réfléchir, structurer mes envies. On m’avait évidemment parlé de Michelin, notamment de la chaufferie, de Cataroux. J’avais découvert en 2019 le site de l’ancienne école d’architecture. J’avais aussi identifié l’ancienne maison d’arrêt, un sujet qui m’intéressait beaucoup, ayant déjà travaillé
sur ce type de territoire à Nantes et à Brest, avec toute l’imagerie difficile de ce lieu mais qui, comme à Nantes et à Brest, était auparavant un couvent. Il y a aussi cette dimension historique dans la pierre.
Enfin, un site particulier m’attirait, celui des ACC M. Un site toujours en activité mais, du point du vue du bâti, il n’a pas bougé depuis les années 1930.
L’activité est sa survie et il pourrait prétendre à classement comme monument historique, alors que si l’activité avait été stoppée, il aurait peut-être été détruit. C’est aussi ça un peu l’histoire. En fait avec Entretemps, je parle des hommes.

“les pistes m’ont toujours attiré, comme une sorte de phare”
E.G : Votre résidence s’est donc déroulée en plusieurs temps ?
P. T : Oui, en 5 séjours. En fonction aussi des opportunités et des autorisations. C’est le cas par
exemple du site de Cataroux qui m’a toujours fait rêver. Comme « les pistes ».
Lorsque je passai à Clermont, « les pistes » m’ont toujours attiré, comme une sorte de phare, un appel, mystérieux quant à son usage. Avec donc l’envie de savoir et de voir.
E.G : Dans un certain nombre de ces sites, nous sommes dans ce que l’on peut appeler des ruines contemporaines. Elles vous ont toujours intéressé, fasciné ?
P.T : Oui, depuis le début.
E. G : Que trouve l’œil du photographe dans ces ruines ?
P. T : Ce n’est pas l’œil, c’est l’esprit. Michel Tournier a très bien parlé de la photographie : on conjure la
mort, on rend immortel ce que l’on voit. Ça dépasse le temps, cet entre-temps justement (…). C’est cet
instant où l’on a l’impression d’avoir une exclusivité absolue, de profiter d’un moment où même le son
devient important et si en plus, on l’immortalise par l’intermédiaire d’un support quel qu’il soit, ici la
photographie, ça donne quelque chose de très puissant.
Là où mon regard intervient, c’est par la distance, le cadrage, frontal, par les proportions (…). Sauf exception, toutes les proportions sont un tiers/ deux tiers (par rapport à l’horizon). (…) On se rapproche de la peinture du XVIIe. Il y a une référence à l’école française. Il y a là cette façon de regarder, qui paraît être complètement anodine, de lieux que peut-être l’on a côtoyé, ou pas. Ça prend de l’importance parce
que la photographie les magnifie.
L’exposition Entretemps de Patrick Tourneboeuf, est ouverte jusqu’au 27 septembre 2025, du mardi au samedi, de 13 h 30 à 19 h 00 à l’ Hôtel Fontfreyde – Centre photographique, 34 rue des Gras à Clermont
Entrée libre et gratuite.













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