La dégradation des résultats – d’abord en Ligue 1 puis, plus récemment, en Ligue 2 – a enflammé les critiques à l’encontre de la direction du CF63, dirigée par le président Ahmet Schaefer et opérant via la holding suisse Core Sports Capital (CSC).
La diffusion, le 19 décembre 2024, d’informations inédites par L’Équipe, dont nous disposions également mais avions retenues faute de vérification, a contribué à attiser les passions et les interrogations parmi une communauté de supporters traditionnellement attachée à la discrétion du club.
Mais ces infos sont sans commune mesure avec la déflagration générée par la vidéo de Romain Molina sortie hier soir.
Tensions internes et départs
Au départ des polémiques se trouve le départ précipité de Jérôme Champagne, survenu à l’été 2022, qui marque le début d’un malaise grandissant au sein de l’équipe dirigeante.
Ancien diplomate et candidat déçu à la présidence de la FIFA, possible source de la fuite dans L’Equipe, Champagne avait su séduire les supporters par son éloquence et son attachement apparent au club, dès son arrivée en 2019, aux côtés d’autres collaborateurs venus renforcer l’équipe de CSC.
Les tensions se sont cristallisées autour de plusieurs points sensibles :
- Une prime en actions non versée : CSC devait attribuer à Jérôme Champagne et à Yannick Flavien, respectivement, 5 % de parts du club, suite à la montée en Ligue 1, engagement qui n’aurait pas été honoré.
- La réorganisation de la cellule de recrutement : Un désaccord est apparu au sujet de Philippe Vaugeois, à la tête de la structure française (et désormais à la retraite), et la cellule centralisée dirigée par Ingo Winter (et désormais Aurélien Bassement également) en Suisse. Cette divergence de point de vue sur la gestion des recrues a fortement contribué à l’ambiance délétère.
- Le transfert de Cédric Hountondji : La cession de ce joueur à Angers pour la somme jugée dérisoire de 2 millions d’euros a suscité l’indignation de Champagne, estimant qu’un club à la recherche de performances devait traiter ses “actifs” avec plus de considération.
Dans ce climat de tensions, Jérôme Champagne a même évoqué que le président Ahmet Schaefer cherchait à imposer certains choix sur le plan sportif en orientant l’entraîneur Pascal Gastien vers des choix non désirés, ce que lui et Yannick Flavien essayaient d’empêcher. Ceci accentuant ainsi le sentiment de malaise au sein de l’équipe et des supporters.
BlackSkill et le transfert d’Alidu Seidu
Un autre épisode marquant de cette crise de confiance est sans conteste le transfert précipité d’Alidu Seidu, joueur estampillé BlackSkill.
En janvier 2024, alors que l’agence de joueurs BlackSkill faisait face à une procédure de liquidation judiciaire (pour un montant relativement dérisoire : 38834,82 € pour de la TVA impayée), le club se séparait de son défenseur vedette en signant sa vente au Stade Rennais pour 11 millions d’euros.
La proximité temporelle entre l’ouverture de la liquidation judiciaire de BlackSkill et le transfert d’Alidu Seidu a immédiatement suscité des interrogations sur l’existence de liens dissimulés entre le club et l’agence de joueurs.
En effet, certains supporters ont commencé à murmurer que cette opération pourrait avoir dissimulé des arrangements financiers visant à « sauver » l’agence et en obtenir des bénéfices en échange du transfert d’un joueur dont la valeur marchande était considérable à un moment particulièrement inopportun pour le club.
La Cour de cassation est intervenue quelques mois plus tard en annulant la procédure, après que des preuves de rentrées d’argent aient été présentées par BlackSkill.
Et les doutes se sont renforcés cette saison par le totem d’immunité que certains joueurs de l’agence semblent avoir eu, comme Massamba NDiaye, malgré un comportement équivoque à l’encontre des supporters critiques de ses performances médiocres sur les réseaux sociaux.
(NDLR : le joueur a fini par perdre sa place de titulaire juste avant le match Clermont – Bastia)
Factures de la présidence, saignée ou optimisation ?
Nous soulignions lors de notre analyse des comptes simplifiés que la rubrique intitulée « Autres Charges » comportait probablement des facturations qui pourraient correspondre à des frais de management versés à CSC.
Hier, le journaliste d’investigation, Romain Molina, a pointé du doigt ces éléments également dans sa vidéo choc.

Si de telles pratiques, bien que très courantes dans les groupes et probablement dans d’autres structures sportives similaires de type MCO (Multipropriété de clubs de football), visent à mutualiser des compétences et à optimiser fiscalement les résultats, elles n’en demeurent pas moins l’objet d’interrogations sur les services rendus pour ces factures.
Lors des saisons en Ligue 1, les rémunérations auraient atteint entre 3 et 4 millions d’euros par an, contre moins de 2 millions sur deux saisons en Ligue 2.
Ces sommes serviraient à financer l’organigramme de Core Sports Capital, qui inclut les coordinateurs sportifs de Lustenau et Bienne.
Elles couvriraient également potentiellement les salaires des joueurs clermontois prêtés à Lustenau et Bienne ainsi que ceux de certains membres de leur staff.
Par ailleurs, la holding prend en charge des postes comme la direction générale et le recrutement, transferts de coûts auparavant enregistrés directement par le CF63, transformant ainsi des charges de personnel en frais de holding. Une opération qui pourrait être neutre sur ces points.
Peu de choses à l’avantage du CF63 d’après les supporters qui se questionnent également sur les intérêts personnels de la direction du club.
Des liens familiaux et professionnels étroits
Car au-delà des aspects purement financiers, des liens étroits entre la direction du club et la holding soulèvent également des interrogations.
Le rôle d’Anaïs Rachel Schaefer-Häfliger, épouse du président, ainsi que celui de son frère Joel Häfliger, dans l’organigramme du club posent question.
Si leurs parcours respectifs – Anaïs ayant dirigé une entreprise dans le secteur pharmaceutique (PWS PharmaWholeSale Consulting AG) et Joel fort d’une solide expérience en finance (UBS / Franklin Templeton Investments) – ne remettent pas en cause leur compétence générale, on se demande tout de même un peu le rapport avec l’univers du football.
Ces rapprochements familiaux renforcent le sentiment que la gouvernance du club est teintée de liens personnels et d’opacité, ce qui n’échappe pas aux critiques des supporters attentifs à la séparation entre intérêts privés et gestion sportive.
Transparence financière et dividendes
Et la question de la transparence financière occupe une place centrale dans le débat actuel.
Contrairement à une pratique habituelle de publication régulière de ses comptes, le Clermont Foot 63 n’a pas encore diffusé l’ensemble des informations financières obligatoires, malgré le fait que le club dépasse les seuils réglementaires.
Cette absence de transparence vient d’autant plus renforcer les doutes sur les activités financières au sein du club, notamment pour l’exercice 2022–2023.
Le chiffre initialement évoqué de 6 millions d’euros de dividendes versés pour l’exercice 2022/23 s’avère être en réalité de 8 millions, distribués principalement à la holding détenant 97 % du CF63 et non pas à son président directement.
On ignore encore l’affectation précise de ces fonds par CSC, qui pourraient être utilisés pour accroître les parts de CSC dans ses clubs partenaires – Lustenau (25 %) et Bienne (33 %) – ou pour stabiliser l’alliance en cas de pertes ponctuelles, faisant du CF63 une sorte de « vache à lait ». Phénomène courant dans les multipropriétés.
Par ailleurs, 1,3 million de dividendes avait été versé en 2019 et en 2020, juste après le changement de présidence, sans que l’on sache si ces montants ont été également dirigés vers CSC ou récupérés par Claude Michy via une clause d’ajustement lors de la cession du club.

Romain Molina pointe également un opportunisme de Ahmet Schaefer concernant les fonds en lien avec les apports du CVC.
Cependant, en routant les montants connus publiquement des investissements et les apports du CVC (33 M distribués en deux versements de 16,5 M d’euros), il n’y a probablement pas de quoi hurler au scandale concernant ce mécanisme : 7 à 9 M d’euros en indemnités de recrutement (auxquels s’ajoutent les salaires et les primes), 7 M d’euros possiblement provisionnés d’investissement d’infrastructures, 12 M d’euros de fonds propres, 5 M d’euros d’impôts.
Le compte y est, la croissance des fonds propres indiquant aussi qu’une large partie des profits générés ces dernières années reste dans les comptes du club, prête pour un usage futur.
Une prudence particulièrement bienvenue avec les dernières bisbilles entre DAZN et la LFP et les résultats sportifs du groupe actuel.
Fiscalité et stratégie de sécurisation des fonds
Autre point renforçant le sentiment mitigé des supporters à l’égard d’Ahmet Schaefer, le montage financier du club repose sur une stratégie élaborée visant fort probablement à optimiser la fiscalité et à sécuriser les liquidités.
En France, le club est soumis à l’impôt sur les sociétés à hauteur de 25 % de ses bénéfices.
Comme indiqué précédemment, le CF63 a versé près de 5 M d’euros en impôts sur l’exercice 2022-2023 qui auraient probablement été plus utiles pour renforcer le groupe.
Du côté de CSC, basée dans le canton de Zoug, réputé pour son environnement fiscal extrêmement avantageux, la convention fiscale franco-suisse permet aussi de réduire, voire d’annuler, la retenue à la source sur les dividendes versés.
Ainsi, en détenant 97 % des parts du CF63 depuis plus de deux ans, CSC bénéficie d’un taux nul, sur ces versements.
Cependant, ce mécanisme permet non seulement de sécuriser les fonds face aux aléas du football, mais aussi de disposer d’une marge de manœuvre pour investir dans d’autres entités du groupe, illustrant une stratégie qui va bien au-delà des résultats sportifs immédiats du CF63.
Mais les intérêts du groupe ne sont pas les intérêts des supporters ni du club ! Ces derniers voient d’un mauvais œil l’éventualité de renforcer des clubs autrichiens ou suisses avec l’argent gagné par le Clermont Foot et envisagent mal l’argent revenir au club en cas de problème même si des mécanismes existent.
Endettement, investissements et approche « startup »
Face aux challenges financiers liés à son développement, le Clermont Foot 63 n’a pas hésité à recourir à l’endettement pour financer des investissements structurants qui sont la clé de voûte du projet de Core Sports Capital. D’après les informations de Romain Molina, le club se serait endetté à hauteur de 50% de l’investissement auprès du Crédit Mutuel.
Et la création en 2022 de la SCI CF63 Pro, dédiée à la gestion des actifs immobiliers du club, en est l’outil de gestion typique.
Cette structure permet probablement d’isoler les investissements immobiliers – tels que la nouvelle plaine d’entraînement inaugurée en novembre 2022 ou le Centre de Performance présenté à l’automne 2024 (l’extension du stade Gabriel Montpied, financée exclusivement par des fonds publics n’en fait pas partie) – des activités opérationnelles du CF63.
Adoptant une approche inspirée du modèle des startups, la direction privilégie probablement la valorisation à long terme en vue d’une revente plutôt que des gains massifs et rapides (même s’il est peu probable que CSC soit à plaindre).
En optant pour un financement par endettement et la segmentation des activités, le club sécurise ses investissements les plus précieux et préserve ses fonds propres pour d’autres opportunités, tout en profitant d’un effet de levier qui, si bien maîtrisé, peut accroître la rentabilité et la valeur globale du club.
EFFET DE LEVIER, QU’EST-CE QUE C’EST ?
L’emprunt permet de multiplier la capacité d’investissement en utilisant l’argent de la banque en complément de fonds propres.
Cela permet avec un investissement en fonds propres équivalent d’améliorer la rentabilité d’un investissement.
Par exemple, si un bien financé avec 100 000€ en fonds propres a un rendement de 10 000€ par an et qu’un autre bien financé avec 100 000€ en fonds propres aussi et 200 000€ de crédit rapporte 20 000€ par an après déduction des intérêts, il sera bien plus intéressant d’emprunter pour gagner plus en rendement mais aussi en valorisation du bien final qui sera 3 fois plus importante.
C’est particulièrement vrai lorsqu’on maîtrise bien les aléas économiques autour d’un investissement comme dans l’immobilier.
Si cette approche semble être du bon sens économique, elle n’en est pas moins très mal vue par les supporters pour qui, endetter le club c’est aussi lui mettre une pression financière sur du long terme et le faire dépendre totalement du bon vouloir de la holding.
Une gestion gagnant/gagnant ? Vraiment ?
Les éléments analysés laissent à penser que la direction, incarnée par Ahmet Schaefer et CSC, parvient à vraiment tirer parti de cette organisation financière complexe.
Les investissements réalisés, la structure de coûts relativement maitrisée, la manne financière record apportée par le CVC et les transferts offrent, en théorie, des garanties pour le futur du club aussi. Peut-être plus qu’il n’en a jamais eu !
Cependant, ces mêmes mécanismes – commissions potentielles sur les transferts, facturations opaques et manque de transparence comptable – continuent d’alimenter les craintes d’un déséquilibre entre les profits réalisés par la holding et l’investissement effectif immédiat dans la performance sportive du Clermont Foot 63.
La question demeure donc de savoir si cette gestion, qui semble à première vue gagnant/gagnant, mais potentiellement déséquilibrée, ne finira pas par pénaliser totalement le CF63 en cas d’un retournement sportif qui semble plus proche que jamais.
Voire si elle n’est pas responsable des errements sportifs de cette année…
Quelle est la santé financière réelle du CF63 ?
Au 30 juin 2024, le CF63 afficherait des fonds propres de 12 millions d’euros, après avoir démarré avec 16 millions au 30 juin 2023, ajouté un bénéfice de 4 millions pour l’exercice 23/24 et déduit 8 millions de dividendes – un résultat inédit pour un club habitué aux flux tendus sous l’ère Michy.
Pas mal, même si ce chiffre aurait pu être supérieur sans l’intervention de CSC.
Ces chiffres vus sur le tableau récemment publié par Romain Molina, vraisemblablement issu des comptes sociaux non déposés depuis deux ans, indiquent donc 11 millions de moins que la saison précédente, probablement en raison d’une baisse de la balance des transferts et de l’amortissement de 7 millions d’achats de joueurs, avec possiblement d’autres charges.
On pense notamment au coût étalé du centre d’entraînement qui aurait pu être comptabilisé différemment via une subvention du club à la SCI CF63 Pro. Ce qui permettrait, là encore, de limiter les bénéfices au profit d’un investissement. Cela reste une hypothèse non vérifiée pour le moment.
Le point le plus alarmant reste toutefois le déficit potentiel de 7 à 8 millions d’euros pour la saison en cours annoncé par le journaliste d’investigation, qui, s’il se matérialise, pourrait sérieusement entamer les fonds propres en cas de descente en National.
Et ce, même si la réserve de 8 millions constituée par CSC via les dividendes pourrait, si elle est encore préservée, contribuer à atténuer ce déséquilibre.
L’avenir nous en dira plus…
Le modèle de gestion du Clermont Foot 63 s’inscrit dans une démarche d’investissement ambitieuse et opportuniste, mêlant investissements d’infrastructures, optimisation fiscale et une stratégie inspirée du monde des startups.
Pas forcément compatible avec le football romantique dont le Clermont Foot 63 est plutôt issu comme en témoigne sa philosophie de jeu basée sur la possession et le jeu court auquel s’ajoute un côté familial.
Si les choix opérés par la direction du CF63 ne semblent pas incohérent dans un raisonnement de multipropriétés, pour les supporters du club, le sentiment de trahison est fort. Mais finalement, c’est un peu le procès de la multipropriété qui semble être en cours.
Le manque de transparence sur ce qu’il se passe en coulisses et le mélange des genres entre cercle familial et cercle professionnel, et bien entendu les performances sportives faméliques avec une ambiance qui semble délétère, continuent de nourrir le débat.
En définitive, seule la publication complète des comptes et de l’organigramme réel ainsi qu’une évolution des résultats sportifs permettront de déterminer si ce modèle complexe parvient réellement à concilier rentabilité économique et performance sur le terrain, au grand bénéfice du club et de sa fidèle communauté.













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