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La régie Hawk-Eyes- photo Hawkeyes communication.
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Big Brother is watching you! (1)

ll n’est guère de séries policières qui n’accordent un rôle prépondérant au médecin légiste. Il dissèque, farfouille, observe, analyse, éparpille façon puzzle afin de mettre ses collègues sur la bonne piste pour façonner une culpabilité. Au rugby, le rôle est tenu par l’arbitre vidéo.

« Il avait tout le temps de faire autrement ! » La réflexion de l’arbitre, concluant ainsi le dialogue avec son collègue de la vidéo, m’avait fait bondir en ce dimanche soir de Top 14, bien avant que l’épidémie de coronavirus ne vienne, hélas, interrompre le feuilleton. Fort de cette conclusion sans appel, il pouvait dégainer un carton jaune contre le Clermontois George Moala dont « le bras était entré en contact avec l’épaule (d’un adversaire) avant de toucher la zone du cou ». Aïe aïe aïe, évidemment… !

Sauf qu’à vitesse réelle l’action s’était déroulée en un quart de seconde et que le corps arbitral venait de visionner la vidéo ‘’image par image’’. Au ralenti, bien sûr, le défenseur avait ‘’tout le temps de faire autrement’’. Mais dans la vraie vie… ?

“Moi, j’ai rien vu…” – photo France TV info.

La boîte de Pandore

Depuis son instauration au niveau international en 2001 et dans le championnat de France en 2006, l’arbitrage vidéo est passé du stade macroscopique au stade microscopique et de l’unique question des débuts : « essai ou pas essai ? », on en est venu à observer tout ce qui se passe sur tout le terrain à longueur de match.

 « Le doute m’habite !» disait Desproges… mais aussi l’arbitre qui pouvait auparavant regagner son vestiaire avec l’impression que le téléspectateur avait probablement vu des choses qui lui avaient échappé.

Avec la multiplication des ralentis pour meubler les temps morts et garder à tous prix ses clients devant le poste, la TV avait ouvert la boîte de Pandore.

Le visionnage des images permettait de faire descendre la pression sur l’arbitre en levant des doutes et en corrigeant d’éventuelles injustices, mais en même temps, l’arbitrage se retrouvait inféodé aux images de la télé.

Pour le spectateur observant le grand écran du stade ou installé dans son canapé, le principe de précaution lui semble relever parfois de la ‘’sodomie des coléoptères’’.

Akim Bachir- photo Akim Bachir.

Soyons clairs

Les protocoles d’utilisation de la vidéo apparaissant souvent nébuleux, l’un des acteurs discrets du système a bien voulu nous éclairer.

Le clermontois de Combronde Akim Bachir, arbitre retraité du gazon, fait partie depuis deux saisons de l’équipe ‘’backstage’’ du Top14. Il officie, seul devant son écran, dans un local des entrailles du stade et intervient dans deux cas de figure :

1/ C’est l’arbitre de terrain qui interroge le reclus pour valider ou non un essai ou pour revenir sur l’action afin de vérifier si elle n’a pas été entachée d’une faute.

2/ L’arbitre vidéo prend l’initiative d’intervenir « sans interrompre l’action » précise Akim Bachir. « Je m’appuie sur les images en direct et sur les ralentis diffusés immédiatement après la fin de l’action pour alerter l’arbitre de terrain. Cela concerne surtout le jeu déloyal : placage à retardement ou dangereux, percussion à l’épaule… »

Commence alors un protocole qui tourne souvent à une interminable litanie.

Laidlaw cravaté- capture d’écran Canal +.

« Cela peut effectivement prendre du temps mais c’est nécessaire pour une bonne décision. On revoit d’abord l’action puis, avec les ralentis, on détermine le point de contact du choc et son degré de dangerosité. Par exemple, si l’impact est porté sur le torse puis monte sur le cou on se dirigera vers un carton jaune. Si la tête ou le cou sont impactés directement…on va voir rouge ! Après avoir jugé s’il y a ou non d’éventuelles circonstances atténuantes ». L’arbitre vidéo est donc partie intégrante du match. Si le protocole permet de revenir en images sur les deux derniers temps de jeu pour juger de la validité d’un essai, il n’y a pas de limites concernant le jeu déloyal.

Briefing- photo Akim Bachir.

E = ½ mv2

Reconnaissons au système un rôle efficace de prévention de la violence intentionnelle avec la disparition de ces règlements de compte à grands coups de godasses qui agrémentaient le rugby de jadis.

Quid maintenant de ces passes ‘’en-avant’’ qui, après examen, n’en seraient pas ?

« Il y a passe en-avant si le ballon quitte les mains du passeur en prenant la direction de la ligne de ballon mort adverse ! »

OK Akim, mais alors, quand on voit le ballon repris deux mètres en avant de la passe ?

« On observe toujours les mains. Il arrive, sur des passes longues, que le geste du passeur soit correct mais que sa propre vitesse au moment de la passe impulse au ballon une trajectoire dynamique vers l’avant… sans qu’il y ait faute !».

Les spécialistes apprécieront. E = ½ mv², c’est la loi de l’énergie cinétique. Mettez-vous bien ça dans la tête en regardant les matchs.

Le choix des images

Chaque match est précédé d’un briefing entre l’arbitre vidéo, le réalisateur TV et les opérateurs chargés des ralentis. « Avec toujours le même souci : revenir le plus vite possible sur l’image ‘’qui parle’’ ». Dans l’action, le réalisateur accèdera aux demandes des arbitres…à moins que !

Les yeux- photo Hawkeyes communication.

Dans les faits, le réalisateur montre les ralentis qu’il veut.

Fred Godard, en charge des matchs internationaux pour FranceTV, n’avait-il pas lâché un jour, sourire en coin : « Les arbitres d’un Angleterre-France ne voient pas les mêmes ralentis que ceux d’un France-Angleterre…on peut oublier un angle ! »

C’est autant pour s’affranchir des seules images des diffuseurs que pour gagner en précision qu’a été mise en place la technologie Hawk Eyes depuis 2015 au niveau international.

Déjà largement en usage au tennis, ce système d’assistance vidéo a été adopté par la Ligue de Football Professionnel depuis 2018 pour juger de quatre cas : la validité d’un but, le penalty, les cartons rouges et l’identification d’un joueur coupable d’une faute prêtant à confusion. L’arbitre dispose alors d’une véritable mosaïque d’images synchronisées entre elles.

Mais la mise en place du système coûte cher (environ 200 000 € par an par club), trop cher pour bon nombre de ligues européennes qui s’y refusent.

Déjà en proie à ses soucis budgétaires, le rugby pro tricolore n’a sûrement pas besoin d’en rajouter dans un tel projet.

Le rugby à XIII australien, suréquipé depuis 2016, est à ce point envahi par la vidéo et les oreillettes qu’il en arrive à se demander s’il ne faudrait pas mettre fin à cette invasion technologique.

En tous cas, il eut été dommage que Big Brother ne nous offre pas cet instant de convivialité qui voit le piller anglais Joe Marler présenter ses civilités au gallois Alun Wyn Jones (3)

Ben quoi… n’avait-on pas recommandé aux joueurs de ne pas se serrer la main à cause du Covid-19 ?

 

(1) George Orwell :’’1984’’

(2) Interview Télérama 1/02/19

(3) Angleterre-Galles du 7 mars dernier

Le bonjour de Joe Marler- capture d’écran France 2.

À propos de l'auteur

Yves Meunier

Yves Meunier

Bourbonnais originaire de Gannat où il s’est essayé au rugby sous le maillot de l’ASG pendant une douzaine d’années. Diplômé d’Etudes Supérieures en Sciences Economiques à l’Université de Clermont. Journaliste à France3 Région de 1972 à 2007. Aujourd’hui impliqué avec des amis dans une aventure viticole du côté de Saint-Emilion et toujours en prise avec le sport auvergnat au sein de l’Union des Journalistes de Sports en France.

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