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En 1918, la police de Seattle (U.S.A.) mieux « masquée » que son homologue française en 2020... © D.R. 
Chroniques

« Asie » soit-il…

Bien aidée par une « élite » à la mémoire sélective, la France n’a retenu de l’année 1968 que son mois de mai pavé d’effervescences...

Par contre, regrets non éternels pour les 31 226 morts de la « grippe de Hong Kong »[1] ou « grippe de 68 », recensés dans le pays. Après, jumelés à la fin de la Grande Guerre, les cinquante millions de décès dus à la « grippe espagnole »[2] puis les deux millions de victimes de la « grippe asiatique » de 1957, cette troisième pandémie du XXe siècle fait, entre l’été 1968 et le printemps 1970, le tour du monde en tuant un million de personnes.

Fin 1969-début 1970, l’hexagone est frappé durant quinze jours. Alors externe dans le service de réanimation de l’hôpital Édouard-Herriot, à Lyon, le professeur niçois Pierre Dellamonica se souvient : « Les gens arrivaient en brancard, dans un état catastrophique. 

« [P]as le temps de sortir les morts » 

Ils mouraient d’hémorragie pulmonaire, les lèvres cyanosées, tout gris. Il y en avait de tous les âges. […] On n’avait pas le temps de sortir les morts. On les entassait dans une salle au fond du service. Et on les évacuait quand on pouvait, dans la journée, le soir. »

Il en fut sûrement de même à Clermont-Ferrand, sans que les médias s’affolassent en boucle, loin de là. Sur la période, La Montagne se contente de publier en dernière page du 1er janvier 1970, sous le titre toujours d’actualité La grippe a réalisé l’unité de l’Europe[3], une dépêche de synthèse de l’A.F.P. Il y est mentionné qu’« en France, dix millions de personnes sur cinquante ont été atteints au cours des dernières semaines ». Édifiant… Et pourtant, ni bistrots fermés, ni magasins dévalisés, ni confinement, ni discours aussi feuilletonnés que contradictoires du président de la République Georges Pompidou, ni gel hydroalcoolique, ni spots radio-télévisés expliquant la bonne manière d’éternuer dans son coude, etc.

10 novembre 1793 – La Raison en fête à Notre-Dame de Paris © BnF (département des estampes)

Vive la déesse Raison !   

Comment, hors évolutions technologiques, expliquer un tel décalage ? Sans doute par le rejet, en vigueur dans la société française depuis déjà une vingtaine d’années, de tout aléa en tout domaine. Moyennant quoi, la mort se doit d’être choisie, anticipée et lissée par moult dispositions la transformant en un déroulé administratif bien huilé et soigneusement aseptisé. Vade retro l’irrationnel ! À bas le grain de sable dans les rouages ! Vive la toute-puissance de l’esprit raisonnant rationnellement pour imposer à tout un chacun un meilleur décrété, d’avant sa naissance à son post-décès !

Qu’on se le dise, au nom du culte de la déesse Raison – apparu au nom des Lumières révolutionnaires parmi les conventionnels hébertistes athées – aucune dérogation possible. Petits-cousins de la piété perdue, l’impondérable et la fatalité sont bannis. Le tonnerre de Dieu et l’Enfer n’effraient plus personne.

Désormais, le « Français moyen » se fait peur tout seul en ne croyant plus à grand-chose, ni à grand monde…
Naturellement, prenez soin de vous en pensant aux autres !

[1] Bien que née en Chine ! Nom de code, H3N2.

[2] Ainsi appelée car révélée par la presse espagnole au printemps 1918.

[3] À l’époque, la Communauté économique européenne (CEE) qui comprenait La France, l’Allemagne de l’Ouest (R.F.A.), la Belgique, le Luxembourg, l’Italie et les Pays-Bas.

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

1 Commentaire

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  • Voilà de quoi mettre en perspective les faits actuels! La surmédiatisation que nous subissons heure par heure, jour après jour, va finir par foutre la trouille à un ectoplasme.
    Bien vu Anne-Sophie.
    JJ Arène

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