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Eglise en Arménie Photo Eric Gauthey
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Chroniques

Arménie, des instants de grace

Sur l’Arménie, destination de voyage improbable, on pourrait écrire bien des choses : les paysages infinis pour un si petit pays, "les fantômes de l’Homme rouge" qui traînent dans les vallées ou aux flancs des montagnes, les marques de l’Histoire, les traces des histoires … On ne peut ignorer ses églises. Pour répétitive que soit leur architecture, sans renier mes convictions athées, elles m’ont offert des moments de grâce inattendus.

Impossible de faire l’impasse sur la religion en Arménie. Plus ancienne nation chrétienne, son Église singulière, autonome, pèse sur la vie publique et fonde une identité existentielle pour les êtres.

Arménie : une Église, des églises

Pas de prosélytisme à ce sujet lors des nombreuses rencontres mais impossible alors de ne pas sentir dans les propos tenus, même des plus éclairés, un attachement profond à cette part de « l’arménité », une fierté pour son patrimoine bâti, le seul vraiment dans ce pays.
Pas un paysage sans que pointe ici ou là un clocher. Pas d’exceptions aux amicales injonctions à se rendre au vatican arménien, à Etchmiadzin où siège le Catholicos, l’autorité spirituelle suprême.
Autorité temporelle majeure aussi tant cette Église est fortement impliquée dans la vie politique et économique du petit pays, non sans compromissions et dérives. Si l’Arménie est pauvre, son Église ne l’est pas.

Les églises arméniennes où le syndrome des pueblo blanco

L’architecture des églises arméniennes cultive la répétition, comme si, en France, nous n’avions que des églises romanes.
Elles sont nombreuses, au cœur des villes ou villages, des vestiges fortifiés, aux creux de vallées, à l’ombre boisée des crêtes, sur des plateaux battus par les vents.
Elles ne varient guère qu’en taille et présentent toutes un même plan en croix aux branches égales, les mêmes coupoles en ombrelle au centre, une même pierre pour les murs comme les toits, de mêmes proportions, une ornementation rare et sobre. Quelques-unes échappent à la règle, comme le monastère d’Akhtala aux fresques du XIIème si rares.
Et cette répétition ne manque pas finalement de lasser, comme la visite des pueblo blanco d’Andalousie.
Seule la variation de leur implantation et de leur état de conservation apporte quelques justifications à en multiplier les visites. Et pourtant, aucun regret à les découvrir.

Arménie : des instants de grâce

Parce que les plus isolées nécessitent l’emprunt hasardeux de pistes impossibles, le chemin même dans des paysages de montagnes exceptionnels suffit parfois à en justifier le détour.
Parce que, tout athée que je suis, je reste sensible à l’incontestable force intime que peuvent parfois porter les architectures sacrées. C’est vrai de la mosquée de Cordoue comme de celle des Omeyades (Damas) ou des colonnades de la mosquée du Régent (Shiraz), des temples balinais comme de Borobudur au lever du soleil ; sans oublier les églises excavées de Lalibela.
C’est vrai des églises arméniennes qui, voyageur solitaire et ouvert à toutes émotions, m’ont parfois offert des moments de grâce inattendus.
À Gherart, le monastère se blottit dans l’extrémité étroite de la vallée et de ses hautes futaies. Il se protège dans ses sombres parties troglodytes percées ici ou là de lumière zénithale. Dans cette lumière rare surgit parfois une visiteuse inspirée. Un instant décisif !
À  Odzun, près d’Alaverdi, le monastère est massif, en pleine lumière sur les plateaux dominant les gorges profondes de la Debed. Les portes ouvertes dévoilent un office en cours. Mais ce n’est pas le regard qui importe. Les offices arméniens habituent à un déroulé psalmodié. A Odzun, s’échappaient ce jour-là des voies cristallines a capella d’une rare beauté, envoutantes. Trois femmes perchées au-dessus de l’entrée emplissaient l’église de psaumes chantés en une douce puissance.
Proche de Dilidjan, un chemin boueux monte dans des forêts denses pour rejoindre, incrédule, Matosavank. Impossible de ne pas penser aux temples d’Angkor. Cette église en ruine fond aujourd’hui ses vestiges dans les mousses et les branches de la forêt qui l’avalent patiemment. C’est aussi pour cela que l’on voyage, pour ces instants non recherchés, où tout fuie, tout glisse.

Arménie Photo Eric Gauthey
Photo Eric Gauthey

Lire aussi du même auteur : Arménie, les fantômes de l’homme rouge et Arménie, lueur d’espoir ou trompe l’œil ?

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À propos de l'auteur

Eric Gauthey

Né avec la crise des missiles de Cuba, son enfance, ses études et ses premières années de la vie d’adulte furent nomades.
Au début des années 90, il émigre à Clermont-Ferrand pour se sédentariser. Son métier, non moins sédentaire, l’engage dans le service au public (transports publics de l’agglomération clermontoise).
Le voyage reste sa passion, pour ses vacances mais pas seulement. Cofondateur d’Il Faut Aller Voir et du RV du Carnet de Voyage, il pousse jusqu’à publier deux ouvrages : « Cher Bouthan » – 2011 et « Buna Tatu » - 2017 (sur l’Ethiopie).

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