Le monde n’a d’yeux que pour l’Ukraine, l’Alaska & Washington ou Gaza… et pour pleurer, à juste titre.
En début de mois pourtant, un autre toponyme a fait irruption sur la scène internationale : le corridor de Zanguezour. Une bande étroite au sud de l’Arménie, dans la région très montagneuse du Siounik (150 km N/S, 40 à 50 E/O), coincée entre le Nakhitchevan (région autonome azérie) à l’Ouest, l’Azerbaïdjan à l’Est et l’Iran au Sud. Ce toponyme n’est pas arrivé seul sur les dépêches. Il avait un commentaire, celui de Donald Trump dans son pur style suffisant, pérorant et simpliste : « Ils se sont battus pendant 35 ans, maintenant ils sont amis ».
Zanguezour, un bout du monde
Je ne pensais pas entamer mes chroniques sur mon voyage en Arménie (23 mai au 13 juin 2025) par cette extrémité de l’Hayastan 1 . Une extrémité d’abandon et de rupture.
Je me suis rendu au Zanguezour par caprice, pour revoir l’Iran dans un réflexe proustien tant mon périple en 2018 dans ce pays m’avait fasciné.
Je l’ai donc revu, depuis cette route, à la sortie de la petite ville de Meghri (prononcer Méri), longeant la frontière, bordée d’une double rangée de hauts barbelés et miradors encadrant un no man’s land verdoyant, le long de l’Aras qui sépare le plus ancien pays chrétien de celui des mollahs. Il s’agissait aussi pour moi d’aller sur les quatre frontières tant elles enferment ce pays petit comme la Belgique mais pour seulement trois millions d’habitants.
Des frontières hostiles, fermées 2 et mortelles. À trop s’en approcher, on risque une balle sans sommation comme le rappelle Denis Donikian dans son roman, Lao. Des frontières marqueurs de l’histoire passée ou récente de ce « peuple haï » pour reprendre l’expression du même écrivain Denis Donikian.
Zanguezour est aussi un chemin de rupture géographique sur la seule route d’accès depuis Kapan 3 . C’est important la géographie. Elle donne un éclairage, une lecture par le paysage. Descendre à Meghri fait traverser de très hautes montagnes abruptes, sauvages et verdoyantes en cette fin de printemps. Un aboutissement des paysages du Siounik. Sans prévenance, ce paysage s’arase et s’abrase, s’assèche pour ne plus exposer que des roches brunes, ocres, dorées qui s’irisent au soleil couchant. On plonge alors sur Meghri qui bruisse bien d’une activité humaine, des norias de camions iraniens essoufflés, mais figure tout autant, les montagnes iraniennes en toile de fond, un bout du monde, un cul de sac.
Une concession routière pour la paix des peuples ?
C’est bien de cela dont il s’agit dans la déclaration du 9 août 4 , promesse d’un traité de paix à venir et signée par le premier ministre arménien, Nikol Pachinian et le Président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, sous les auspices de Donald Trump.
Passer pour l’Arménie de frontières clivantes et hostiles à un État stable dans des frontières garanties. Les ouvrir pour retrouver enfin des échanges apaisés avec ses futurs anciens ennemis. Trump surfe ici sur des pourparlers préexistants en prévaricateur accompli et accélère le processus en prédateur opportuniste, faisant d’une opération immobilière (…) juteuse un instrument géopolitique.
Une route ! Une route qui passerait sous l’autorité des affairistes américains pour gommer tout conflit de souveraineté, relier les ressources de l’Azerbaïdjan à leur monde via la Turquie, faire pièce dans cette région à l’empire russe et aux routes de la soie. L’Azerbaïdjan y retrouverait un continuum territorial avec son exclave du Nakhitchevan, sans remise en cause – de façade – de la souveraineté arménienne.

La route existe depuis longtemps, ouvrir ses frontières suffisait. Ce fut le cas sous l’ère soviétique. Et puis une déclaration n’est pas un traité. Ses termes devront être ratifiés par voie démocratique en Arménie – pas trop le style de ses voisins ! – et ce n’est pas gagné. Le traumatisme légitime du peuple arménien dans ses relations historiques avec ses voisins, faites de génocide et de guerres, est toujours présent. On devrait le savoir depuis le temps, il n’est de paix que dans la réconciliation des peuples.
1 Littéralement pays des Haya, autre nom, ancien pour les arméniens
2 Sauf avec la Géorgie, au Nord
3 Une autre route plus à l’Est existe mais elle est interdite, en partie sur le territoire azerbaïdjanais.
4 Pour en savoir plus : Le Grand Continent, 10 août, Guillaume Lancereau ; Le Monde, 11 août, Marie Jégo ; Médiapart, 13 août,
Fabien Escalona & Gaïdz Minassian.







Commenter