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Observatoire spatial radio-optique / Photo E. Gauthey
Observatoire spatial radio-optique / Photo E. Gauthey
Chroniques

Arménie, les fantômes de l’homme rouge

Arek et Missak sont de ma génération. Ils ont grandi sous l’ère soviétique, dans leur Arménie natale. Me souvenant de ma propre expérience , je leur ai demandé quel regard ils portaient sur cette période, en comparaison à l’actuelle. Leur réponse fut similaire.

Avertissements :
-Arek et Missak  sont des  prénoms d’emprunts.
-L’expérience  personnel de l’auteur de cette chronique est un stage en entreprise, à l’Été 1984, à Katowice, Pologne, en plein état de guerre instauré par le Général Jaruzelski.

Un long temps de silence, celui de la réflexion, quelque peu embarrassés. Puis une même réponse : “au moins nous sommes arméniens”.
Au fil des discussions je percevais dans cette formule sibylline une certaine nostalgie de l’état de la société alors plus homogène, plus solidaire, plus lisible ; aujourd’hui éclatée, incertaine, inégalitaire. Missak, écrivain, diplômé, doit aussi faire le chauffeur pour vivre.
Il n’y a rien de péjoratif à constater la pauvreté de ce petit pays. Il n’y a rien de critique à observer, à le parcourir, les vestiges de ces années de plans quinquennaux et de centralisme bureaucratique. Partout, les fantômes de l’Homme rouge marquent l’horizon, les replis et les recoins.
À Yerevan, le grand architecte Alexandre Tamanian, héros de la nation, a ordonné le centre par ses bâtiments néo classiques austères et monumentaux, en écho à ceux des pays frères, de Varsovie ou d’ailleurs. Les blocs d’habitation sont d’un même principe et se répètent à l’envie, gris et tristes, comme celui que j’habitais à Katowice ; les clim et paraboles en plus. Les larges avenues, carrefours et esplanades, défis aux piétons, structurent la ville envahie aujourd’hui d’un trafic infernal, bruyant des SUV de marque des nouveaux riches qui s’exhibent.

Il règne dans ces fantômes du passé un silence sépulcral

Aux pieds du Mont Aragats (4 090 m), à Bouriakan, un observatoire spatial radio-optique peut se parcourir, en visiteur clandestin, sur des centaines d’hectares. Abandonné brutalement il y a 25 ans, ses paraboles immenses réfléchissent toujours la lumière brûlante. Les consoles jaunies, commandes en bakélite et inscriptions en cyrillique, occupent encore, écrans inertes et combinés téléphoniques pendants, le centre de contrôle. Sur ses murs latéraux, des fresques à la gloire de l’épopée spatiale soviétique sont illuminées du soleil baignant l‘espace au travers des larges et hautes baies vitrées.
Plus au Nord, à proximité de Vanadzor, niché au creux de douces collines, un camp de Pionniers domine les herbes folles et les arbres aux pousses anarchiques. Il se parcourt aussi en clandestin.
Les Pionniers, où l’édification de la jeunesse d’avant, bénéficiaient là des largesses sans compter du système. Abandonnés du jour au lendemain, les bâtiments de qualité demeurent, ouverts aux vents. Si le cinéma ne dresse plus que sa façade à la fresque eugéniste d’une belle jeunesse résolument tournée vers l’avenir radieux du socialisme triomphant, il n’en va pas de même du bowling, aux pistes il est vrai disjointes et vermoulues et encore moins de la piscine couverte, presqu’intacte. La fosse vide oppose sa céramique blanche et terreuse aux mosaïques murales, merveilles d’évocations réalistes marines.

Arménie, une ancienne piscine / Photo E. Gauthey
Arménie, une ancienne piscine / Photo E. Gauthey

Du temps de l’URSS, des sites abandonnés sans prévenance

Du côté d’Alaverdi, la Debed a creusé de profondes gorges sombres, surmontées de plateaux ensoleillés.
Au fond, se succèdent des friches urbaines, des conglomérats gigantesques de mines et usines dont la rouille capte la lumière du jours, abandonnés sans prévenance. Leur silence témoigne de l’histoire des femmes et des hommes qui ont alors tout perdu pour ne rien retrouver. Les téléphériques qui descendaient les ouvriers des plateaux résidentiels à leur labeur tendent toujours leurs câbles immobiles où pendent les cabines vides.
Dans la région du Siounik, au sud, encore marquée des guerres récentes, se cachent derrière les tertres défensifs des blindés esseulés qui portèrent un temps l’étoile rouge, les chenilles éclatées de lassitude. Dans le moindre village, des monuments aux combattants, allégories brutalistes du soldat de l’armée rouge, rappellent la victoire sanglante de la guerre 41-45 (L’historicité russe est différente).
Sur les pistes et les routes roulent toujours et surtout, maintenus avec un acharnement thérapeutique, les vieilles Lada ou Volga, les camions GAZ ou encore ces van UAZ rigolos surnommés « la saucisse », le combi de l’Est !
Voyager en Arménie, c’est aussi voyager parmi ces fantômes d’un système, d’une époque et d’une doctrine qui entendaient fabriquer l’Homme nouveau et l’imposer au monde et aux êtres. Un empire qui s’est brutalement effondré en 89-90. D’autres ressurgissent aujourd’hui.

Lire aussi la chronique : Arménie, lueur d’espoir ou trompe l’œil ? 

Arménie, Usine abandonnée / Photo E. Gauthey
Arménie, Usine abandonnée / Photo E. Gauthey
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À propos de l'auteur

Eric Gauthey

Né avec la crise des missiles de Cuba, son enfance, ses études et ses premières années de la vie d’adulte furent nomades.
Au début des années 90, il émigre à Clermont-Ferrand pour se sédentariser. Son métier, non moins sédentaire, l’engage dans le service au public (transports publics de l’agglomération clermontoise).
Le voyage reste sa passion, pour ses vacances mais pas seulement. Cofondateur d’Il Faut Aller Voir et du RV du Carnet de Voyage, il pousse jusqu’à publier deux ouvrages : « Cher Bouthan » – 2011 et « Buna Tatu » - 2017 (sur l’Ethiopie).

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