Accueil » Chroniques » Allers-retours « système V » – système D
La Belle-Époque des Halles de Paris : promesse de festins ou sauvagerie cauchemardesque ?Coll. A.-S. Simonet
Chroniques

Allers-retours « système V » – système D

Puisqu’il est de bon aloi de se régaler selon le « système V » comme Végan, malheur à ceux qui oseraient, devant témoins, dévorer à pleines dents une côte de bœuf bien saignante ou goûter à un tendre gigot à la souris aguicheuse ! Mais alors, qu’est-ce qu’on mange ? Pas de problème, voici le système D, une vieille connaissance… Lifté au goût du jour assaisonné aux lobbies, il prend des airs inspirés pour nous démontrer par tofu[1] + épeautre qu’une quiche lorraine sans lardons fumés est exquise sans néanmoins arriver à la cheville d’un seitan[2] laqué, naturellement sans canard.

À l’heure de cette vraie révolution au sens du terme signifiant un retour périodique à un même point, le bien nommé blé des Gaulois retrouve sa notoriété d’antan, tant la céréale barbue épeautre a nourri des arbres généalogiques de nos ancêtres. Au fait, nos assiettes – du moins les plus branchées – sentiraient presque le sapin… Attention ! Pas n’importe lequel : privilégier l’épicéa bleu au fort parfum citronné, délicieux en glace couplé au gingembre, ou le pin d’Oregon à la mâche herbeuse. 

Au temps des ersatz…          

Coll. A.-S. Simonet

Sous l’Occupation et le règne des tickets de rationnement[3], les imaginations savaient aussi frétiller, non pour satisfaire une mode de pays (trop) riche mais pour survivre. Exemple, émanant des recherches du professeur Louis-Jacques Tanon (1876-1969), communiquées à l’Académie de Médecine et à la une de l’hebdomadaire 7 Jours du 28 décembre 1941.

« Après les chaussures de hêtre [ou] les autos roulant au chêne vert, [voici] le beefsteak de bois. […] Vous prenez un tas de bois que vous hydrolysez avec soin. Vous recueillez le miel qui en découle. Et sur ce miel, vous versez une levure ou, si vous voulez, un champignon, le torula activis. Quand l’opération est bien faite, vous obtenez quelque chose comme un beefsteak saignant. Seulement, cette opération de chimie culinaire n’est pas à la portée de tout le monde. C’est ainsi qu’en France, jusqu’à présent, nous n’avions pu réussir industriellement l’hydrolyse du bois, c’est-à-dire la transformation de la cellulose en sucre grâce à des acides concentrés !

« [S]ous l’apparence de biscuits mous… »

Mis au contact du bois hydrolysé, la torula activis, ce champignon microscopique, se développe sous la forme d’une mousse blanchâtre, légère, spongieuse et sans goût. Au cours de cette seconde opération, le sucre de bois se trouve transformé par la levure en une matière vivante, azotée, analogue à la viande mais qui, pour être digestible, doit subir une dernière préparation.

En Angleterre, la viande de bois est vendue en sirop sous le nom de Marmite. Mais le beefsteak de bois qu’on nous prépare peut prendre des formes très diverses : on le verra sous l’apparence de biscuits mous ayant la consistance du pain d’épice ou de comprimés solides. »

Combien de nos « anciens occupés » furent des végétaliens qui s’ignoraient, rêvant désespérément d’un vrai steak-frites ?

Cerise sur le gâteau (pourquoi pas sans sucre ni gluten ni farine ni œufs ni beurre ?) confectionné par l’histoire des maux et des mots, vegan est un concentré des premières et dernières lettres de vegetarian suggéré en… 1944 par l’un des fondateurs, en 1948, de la Vegan Society, le Britannique Donald Watson (1910-2005), objecteur de conscience pendant la Seconde Guerre mondiale et professeur de… menuiserie ! Un saisissant raccourci, isn’t it ? 

[1] Fromage au lait de soja originaire de Chine.
[2] Succédané protéiné de viande ou poisson d’origine bouddhiste, obtenu à base de farine de blé ou d’épeautre.
[3] En vigueur de plus en plus allégée jusqu’au 1er décembre 1949.

Retrouvez la chronique « La « Course aux clous » Michelin, en 1892″ d’Anne-Sophie Simonet.

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

Commenter

Cliquez ici pour commenter

Sponsorisé

Les infos dans votre boite