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Karine Mioche.
Chroniques

Quand l’inattendu surgit des téléconsultations

L’urgence n’exclut pas la réflexion. Ni l’action. Ni, ensuite, les réajustements. Accepter de se réajuster, c’est admettre que la vie est là, car l’une des conditions pour que ça vive, c’est que ça bouge. Que ce ne soit pas figé, surtout en situation d’urgence.

Il y a eu la première allocution d’Emmanuel Macron, le jeudi 12 mars 2020 et la seconde, quatre jours plus tard. Dans cet espace temps restreint, mes collègues les plus vifs sont passés aux actes. La parole s’est réduite à l’essentiel. Il fallait convaincre. Vite. Les gestes et les images ont pris le relais. Il était temps d’agir. Bien trop tôt et inutile d’entrer dans de longues explications ou de critiquer. La théorie de l’exemple s’est mise en place : porter un masque, instaurer une distance entre les corps, se laver les mains avec méticulosité, les visages empreints de gravité…

En quelques jours, le quotidien du cabinet a changé. Depuis, les informations arrivent en cascade. Chacun à notre rythme, nous les intégrons et réajustons notre pensée et nos actes.

Chacun d’entre nous est responsable, de son positionnement, modestement, à son échelle.

Continuer à être présente

Lundi 17, j’ai consulté toute la journée, avec un masque et en mettant en place toutes les mesures nécessaires, avec mon assistante Albane. La journée a été bien remplie. Nous avons travaillé en discontinu. Je me suis alors rendue compte avec plus d’acuité que d’habitude, que pour certains patients, il était “vital”, je le dis avec des guillemets bien sûr, d’être là, dans cet espace où chacun peut déployer sa parole à sa façon. Mais je me suis rendue compte aussi, que certains, plus fragiles, c’est à dire présentant des pathologies médicales chroniques par exemple, étaient là et que ce faisant, ils prenaient un risque.

Il fallait agir vite, le lendemain à midi, il convenait d’offrir une parole soutenante et éthique aux patients. Ne pas les laisser tomber, de toute façon il n’en a jamais été question, mais surtout, continuer à être présente, en trouvant une façon qui pourrait peut-être leur convenir. Alors, après en avoir parlé et réfléchi, je me suis décidée. Est-ce que je saurais accueillir la parole de mes patients en télé consultation ? Comment recréer un lieu d’accueil inédit, en douceur? … Est-ce que ça me correspondrait ? … Est-ce que je serais à la hauteur ?… J’allais le découvrir. Avant, on ne le sait pas vraiment.

Mais quand même, j’avais eu des séances de supervision très efficaces par téléphone, ou des séances psy essentielles dans l’urgence, aussi l’occasion de travailler via Skype avec des patients partis à l’étranger.

Il s’agit d’être là. Bien là. Juste soi, avec le patient au cours de la séance, là, dans un lieu de parole. Tenir cette éthique-là.

Entendre au plus près

Alors j’ai contacté mes patients en leur proposant de mettre en place des télé-consultations, s’ils le souhaitaient. Certains ont refusé, programmant leur prochain rendez-vous à une date inconnue qui suivra l’actualité, d’autres ont accepté et par bouche à oreille, de nouveaux patients m’ont contactée. La plupart des patients avec lesquels nous avons mis en place cette possibilité ont repris rendez-vous. Certains, plus rares, n’ont pas souhaité poursuivre.

Et bien, ce qui s’est passé était inattendu ! Qu’il soit possible d’entendre autrement, lorsque l’image n’y est plus, OK. Nous ne nous voyons pas, nous nous entendons. Et au creux de l’oreille, nous nous entendons au plus près. Sans l’image, nous sommes aussi en partie soulagés de l’imaginaire. J’ai eu l’impression que pour certains, ça a permis des avancées dans leur travail psy sur eux même. Mais là où j’ai été vraiment surprise, c’est qu’il y a une façon, certes incomplète et alors ! d’y mettre son corps. L’oreille n’exclut pas la présence, elle la fait exister autrement. La parole n’est pas déconsidérée. Les signifiants – mots, expressions, sons…- résonnent !

Aujourd’hui, le confinement calme mais exacerbe aussi certaines problématiques psychiques. Il me semble indispensable de pouvoir entendre ce que les personnes ont besoin de dire. Se pose actuellement plus particulièrement la question, au sein de la cellule familiale ou de la cellule confinée ! et sur le plan sociétal, de comment passer de soi à l’autre, et de l’autre à soi, tout en se préservant et en choyant l’autre.

Comment être dans sa bulle, bulle de rêve, de survie, et en ressortir pour soi et pour l’autre, et y retourner ? Comment ne pas ignorer, mais également comment ne pas envahir l’autre ?

Il y a celui qui est éminemment dépendant de l’autre, et celui qui ne peut pas supporter l’autre. Il y a aussi celui qui ne voit pas l’autre.

Il y a celui qui empiète par inadvertance sur le territoire de l’autre. Et celui qui n’a pas intégré qu’il n’y a pas que sa propre jouissance mais qu’il y a sa propre jouissance à délimiter aussi pour l’autre.

Et comment accepter, intégrer que l’autre respire, bouge et bruite à sa façon sans avoir envie de s’éloigner, de l’éliminer ou le punir ?

Aussi comment supporter que l’autre n’entende rien véritablement de son empiètement sur notre territoire, sonore, vital, géographique…

Comment apprendre de l’autre qui est si proche ou trop éloigné et qui à sa façon, nous imprègne ?.

Peut-être la douceur…valser entre un état de légère absence et de présence délicate…

Et demain ?

Une autre problématique est celle, de comment soutenir au quotidien, les soignants et autres  personnes qui travaillent beaucoup. Qui sont sur le front. J’ai appris que dans cette situation, il y a peu d’espace pour la consultation en ligne. L’urgence première est d’agir. La seconde est de dormir.

La parole « en live » est momentanément mise de côté. Le SMS, non intrusif, témoin d’une présence, d’une façon de ne pas oublier l’autre, a pris le relais. Il permet de se décharger de l’angoisse au fur et à mesure, ou de la repousser. Parfois de la dissoudre.

Avec les sms, l’humour est à l’honneur, il permet de tenir, et ponctue les grandes angoisses. « Le confinement est prolongé de 5 kg, nous allons toutes être obèses cet été. » « Ah ça ne risque pas d’arriver avec le boulot qu’on a. Ça y est je me remets à faire de la réa de SDRA. Après tout ça faudra qu’on cause et qu’on se voit. Non ? Je pense souvent à vous. Gros bisous les plus belles. » « Je suis dans l’eau ! une horreur ici. Patients intubés intransférables. C’est dur. » « Bonne nuit les filles. Une heure de sommeil en moins cette nuit et de garde demain… » « Ah merde … des morts des morts ! Courage. Ici c’est plein de virus. J’ai une dame très atteinte qui a perdu son époux hier. Dramatique » « Je vous embrasse toutes merci pour vos supers messages et haut les cœurs, n’oubliez pas, c’est qui les plus belles !?!! » « Système D » « Le covid ne survivra pas devant les bretons !!! »  « Fais brûler des cierges ! on va avoir besoin d’une intervention divine pour un miracle ! et après on fera un gueuleton comme tu dis »

Les sms prennent le relais, accompagnés de musique parfois et d’une projection fugace mais récurrente d’un futur, ensemble. Ils ne sont pas réservés au psy ! mais ce qui est nouveau pour certains, c’est qu’ils traitent l’urgence sans envahir. Alors il ne faut pas s’en priver. Et au-delà du sens véhiculé, c’est surtout, une façon de se rendre présent à l’autre.

Progressivement, en ce temps où les décisions se prennent dans l’urgence, la pratique des téléconsultations psy se développe et s’enrichit. C’est momentané mais nous en tirerons peut-être un enseignement essentiel pour l’avenir.

 

À propos de l'auteur

Karine Mioche

Karine Mioche

Elle exerce  la psychologie clinique en cabinet libéral, à Clermont-Ferrand et en centre thérapeutique. Au sein de son cabinet , situé en centre-ville, elle est associée à trois médecins. Elle y accueille des adultes, des adolescents et des enfants. Par ailleurs, elle écrit, effectue des recherches et réalise des expertises.

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